Le soleil trompeur des Mikhalkov

Dans « Le clan Mikhalkov », à travers le prisme d’une famille russe célèbre qui compte un père écrivain, auteur d’hymnes nationaux, et deux fils cinéastes, auteurs de films, certains hautement primés et d’autres déprimants, les trois étant plus ou moins liés aux autorités russes, c’est toute l’histoire de la Russie de 1917 à 2017 que Cécile Vaissié raconte avec moult détails. Vertigineux.

plan de "Soleil trompeur" © dr plan de "Soleil trompeur" © dr
En 1957, Sergueï Mikhalkov écrit Sombrero, une pièce pour enfant. Parce qu’on lui refuse un beau rôle dans une pièce du club théâtre, un enfant revêt un costume mexicain, se fait passer pour son cousin qui aurait vécu à l’étranger. Bluffant ainsi ses camarades, il décroche le rôle. Autrement dit : les apparences sont trompeuses mais bien utiles. C’est un thème qui va traverser les films que feront plus tard les deux fils de Sergueï, l’aîné Andréï Konchalovski (né Mikhalkov) et son cadet de quatre ans Nikita Mikhalkov. Les fils comme le père porteront bien des fois le sombrero et la datcha familiale, à Nikolina Gora, traversera bien des films.

Une constante méticulosité

Cachant des décennies durant ses origines (il est fils de nobles provinciaux), Sergueï (né en 1913) va épouser Natalia Konchalovskaïa qui a dix ans de plus que lui, il épousera surtout l’air du temps soviétique et post soviétique quelque soit l’époque, allant toujours dans le sens du pouvoir. Condamnant Boris Pasternak , Soljenitsyne et bien d’autres quand le pouvoir soviétique voue les écrivains au pilori, les emprisonne ou les expulse. C’est ainsi que ses positions serviles faciliteront sa nomination comme Président de l’Union des écrivains soviétiques le 27 mars 1970. Et dans la foulée de recevoir le prix Lénine. Ce n’est pas qu’il soit un écrivain de premier plan mais, opportuniste, il est toujours prêt à servir et à écrire les livres et les déclarations que l’on attend de lui.

On lui commande aussi de réviser l’hymne soviétique pour enlever le nom de Staline (son texte sera refusé, mais un second plus tard accepté et il écrira aussi le texte de l’hymne de la Russie après la fin de l’URSS). Ce n’est donc pas pour rien que Cécile Vaissié parle de « l’hymneux » en évoquant Sergueï Mikhalkov, lequel, le moment de l’Histoire venu, révisera l’un de ses poèmes pour y ôter le nom de Staline. Plus tard, il essaiera d’arrondir les angles de son passé à travers plusieurs autobiographies. A-t-il travaillé pour les « organes » , ses fils ont-ils emprunté le même chemin? De multiples témoignages le confirment mais Cécile Vaissié ne peut en apporter la preuve n’ayant pas eu accès aux archives du KGB (certaines parties entrouvertes lors de la perestroïka ont été vite refermées).

Alors, obstinément, elle croise des milliers d’informations. D’autant qu’elle n’a pas pu davantage interviewer les principaux protagonistes, les fils Nikita et Andréï ayant refusé de la voir (et le père étant mort). On peut comprendre leur embarras. L’auteur du pertinent et passionnant Les ingénieurs des âmes en chef. Littérature et politique en URSS 1944-1986 (lire ici) aurait pu les mettre devant leurs contradictionset leurs mensonges comme elle le fait tout au long de son ouvrage. Car les Mikhalkov père et fils ont fait de leur vie plus qu’une légende, un « conte », écrit Vaissié, un conte qui a longtemps fait illusion. Le clan Mikhalkov en expose chronologiquement les fables et les retournements avec une constante méticulosité.

En 2013 Sergueï Mikhalkov aurait eu cent ans. Dans la nuit du du 12 au 13 mars Vladimir Poutine se rend à la datcha familiale des Mikhalkov à Nikolina Gora. Il est en retard comme souvent. Alors Nikita Mikhalkov -qui a été le représentant personnel de Poutine aux élections qui l’ont encore une fois porté au pouvoir- raconte une anecdote aux journalistes pour les faire patienter,. Certains reprochent à mon père Sergueï , dit-il en substance, d’avoir « été là » sous Staline, Khrouchtchev, Brejnev et les autres, sans cesser d’être honoré. Rien de plus normal , argumente-t-il, car « la Volga coulait sous n’importe quel pouvoir ». Content de sa formule, il la ressortira plusieurs fois dans les mois qui suivront.

De père en  fils

En France on ne connaît pas les écrits du père mais on connaît les films des deux fils. Et là, en suivant les vies d’Andréï et de Nikita, Cécile Vaissié va de projet de film en film, depuis l’idée du scénario jusqu’à la réception publique en Russie et à l’étranger, détaillant tout depuis le financement jusqu’au tournage et aux « modifications » demandées par les autorités après un premier montage, tout en analysant le film dans un contexte historique, personnel et familial, y voyant bien des miroirs et un jeu des apparences, des masques et des doubles sans cesse recommencé. Le clan des Mikhalkov est aussi un voyage édifiant à travers le monde du cinéma soviéto-russe vu du côté des studios étatiques, de l’ombre du KGB présente à tous étages du dispositif, des directives venues du Kremlin, de la marge variable de tolérance, des âpres luttes de pouvoir pour contrôler les budgets et le patrimoine de l’Union des cinéastes. A ce jeu là, impitoyable, les deux frères, aussi talentueux, ambitieux, calculateurs, charmeurs et baratineurs l’un que l’autre sortiront vainqueurs mais par des voies très différentes.

Andréï vit le plus souvent à l’étranger avec une facilité déconcertante (autrement dit yant eu le feu vert du KGB et donc, en échange, de probables services rendus) à une époque où les voyages en occident étaient quasiment interdits. Faisant la navette entre l’est et l’ouest (mais vivant le plus souvent à Hollywood ou à Paris) il façonne des films à double lecture (satisfaisant autant l’Occident que Moscou). D’un côté, en 1975, il envoie une longue lettre à la direction du Parti communiste où il désigne comme « principale tache stratégique» pour le cinéma soviétique d’ « infiltrer le marché américain » et de « conquérir le spectateur américain », de l’autre son film Sibériade reçoit le prix spécial du Jury à Cannes en 1979, Assia , film tourné en 1967 et critiquant la vie au kolkhoze est « bloqué » tout comme, la même année,  Andreï Roublev de Tarkovski (dont Konchalovski  a co-signé le scénario comme  il l'avait faut pour L’Enfance d’Ivan). Assia ne sortira que vingt ans plus tard.

Des prix et des combines

Nikita voyage lui aussi mais essentiellement pour montrer ou tourner ses films. Urga obtient le Lion d’or à La mostra de Venise en 1991, Soleil trompeur le grand prix du Jury à Cannes en 1994. Son port d’attache reste Moscou. Au fil des années et des changements de régime, il apparaît comme un personnage incontournable qui aujourd’hui à l’oreille du Kremlin. Il ne vacilla qu’au temps de la perestroïka quand le cinéaste Elem Klimov (dont les films sont régulièrement bloqués) est élu à la tête de l’Union des cinéastes russes et  prône le changement en trois mots : « autogestion, autofinancement et liberté des échelons créateurs ». Tout rentrera dans l’ordre avec l’arrivée de Poutine, Nikita devient le patron autoritaire et arrogant du cinéma russe (se conduisant comme un malpropre envers Nahum Kleiman, directeur-fondateur de la Cinémathèque à Moscou, le Langlois russe, apprécié des cinéastes du monde entier de Bergman à Godard qui lui envoient des copies de leurs films).

Il multiplie les combines, les magouilles et les coups bas, met le clergé dans sa poche en étouffant les révélations sur le rapports étroits entre les dignitaires de l’église orthodoxe et le KGB raconte encore Vaissié, devient un nationaliste tendance extrême-droite allant jusqu’à se ridiculiser en étant le porte-drapeau de la délégation russe aux Jeux Olympiques de Sotchi. En 2010 lorsqu’il présentait à Cannes un Soleil trompeur 2 loin des charmes du premier, une centaine de cinéastes russes avait signé une texte anti-Nikita, cité par Vaissié :  « Ce qui ne nous plaît pas, c'est la verticale d'un pouvoir autocratique, à l'intérieur d'une communauté professionnelle. Ce qui ne nous plaît pac'est la façon totalitaire de diriger notre Union : une personne nomme, à tous les postes électifs, les gens qui lui conviennent et avec lesquels elle prend ensuite des décisions clefs, lors de réunions qui se tiennent hors du siège, à huis clos, où nous ne sommes pas admis et où notre avis n'intéresse pas. (…) Ce qui ne nous plaît pas, c'est la recherche maniaque d'un ennemi intérieur et le bannissement des insoumis. Et, surtout, ce qui ne nous plaît pas, c'est que le débat libre, la confrontation d'opinions, ainsi que l'esprit de liberté et de démocratie, ont depuis longtemps quitté les murs de notre Union où s'implantent, à la place, la pensée unique, le patriotisme étatique et la flagornerie. »

En sortant de la lecture de ce livre,  on se souvient de Partition inachevée pour piano mécanique, du Premier maître , d’Assia, de Soleil trompeur et on se demande si, en revoyant ces films aimés, on ne les verrait pas tout autrement.

Le clan Mikhalkov, Culture et pouvoirs en Russie (1917-2017) par Cécile Vaissié, Presses Universitaires de Rennes, 398p, 32€

 

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