Avignon : le Birgit ensemble s’égare entre Sarajevo et Athènes

Réunissant d’anciens élèves d’une promotion du Conservatoire de Paris, le Birgit ensemble est dirigé par deux metteuses en scène issues de la même promotion, Julie Bertin et Jade Herbulot. Elles achèvent à Avignon une tétralogie sur l’Europe. C’est compliqué, l’Europe.

Tout avait commencé par un spectacle de sortie de promotion du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris. Deux des élèves, Julie Bertin et Jade Herbulot, avaient mis en scène une douzaine de leurs camarades dans Berliner Mauer, un spectacle ayant pour sujet le mur de Berlin, la frontière entre l’Est et l’Ouest. Il y avait du charme, de l’humour, on jouait avec les spectateurs en les disposant de part et d’autre du rideau de fer (lire ici). Le spectacle ayant plu, le bouche-à-oreille propulsa la compagnie née de ce spectacle, le Birgit ensemble. Les deux metteuses en scène avaient ensuite créé un spectacle autour du passage de l’an 2000.

« Europe, mon amour »

Chemin faisant, elles ont imaginé que leurs premiers spectacles ouvraient la voie à une tétralogie intitulée Europe, mon amour dont les deux derniers volets sont créés cette année au Festival d'Avignon, l’un à la suite de l’autre.

Memories of Sarajevo (insupportable, cette manie des titres en anglais pour faire quoi ? Chic, mode, world ? Shit !) les ramène, comme Berliner Mauer, dans une période que ni Jade Herbulot et Julie Bertin, ni leurs acteurs (tous nés dans les années 90) ne connaissent directement. Ils l’approchent par les livres, les journaux, les films, les documentaires, la famille, les amis plus âgés, et un voyage sur place.

Les deux metteuses en scène et leurs acteurs se sont plongées avec passion et sérieux dans cette guerre en ex-Yougoslavie à deux heures d’avion de Paris. Et se sont arrêtées sur Sarajevo, ville au cœur de l’Europe depuis l’attentat qui déclencha la guerre de 1914. Une ville multi-ethnique, un carrefour de religions.Un bijou de la vieille Europe. Et les tourments, le stratégies qui allaient susciter l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Le long siège des forces serbes occupant les collines autour de la ville, leurs dévastateurs bombardements (à commencer par la destruction de la très vieille bibliothèque nationale) et les tirs de sniper abattant les gens dans la rue comme des animaux nuisibles, allaient blesser la ville mais non l’anéantir.

Le spectacle s’articule selon deux axes : en bas, Sarajevo juste avant et pendant le siège ; en haut, la table des négociations, celle des résolutions de paix multiples de l’ONU restées sans effet puis, des années plus tard, les accords de Dayton précédés de multiples réunions avec les dirigeants serbes, croates et bosniaques. Tout cela nous est restitué de façon chronologique, besogneusement. On est plus proche de la conférence d’un historien avec PowerPoint que d’un spectacle qui interrogerait l’histoire avec les moyens du théâtre. On reste dans un entre-deux stérile et problématique.

En bas, du côté des gens de Sarajevo, on s’en tient souvent aussi au discours, celui des témoignages, debout devant un micro. Si cela se veut pédagogique, ça l’est assurément mais théâtralement, c’est faible, sans attrait, sans surprise. Un instant, suite à une remise de nourriture par l’aide humanitaire une scène semble prendre corps, mais s’évanouit vite. Manque l’essentiel : une fable. Bizarrement, ces acteurs de métier ne se sont pas intéressés à ce qui se passait dans le domaine du théâtre pendant le siège de Sarajevo. Or il eut une vie très intense. Il y avait là peut- être une piste à explorer.

En résumé, Memories of Sarajevo est plus proche d’un documentaire que d’une pièce de théâtre, mais sans les documents qu’aurait réunis un documentaire d’Arte lors d’une soirée thématique sur Sarajevo. Ceux qui ignorent tout de cet épisode de l’histoire européenne au XXe siècle en savent un peu à la sortie. Mais le plaisir théâtral et son lot de questionnements scéniques sont à la peine.

Le théâtre maillon faible

Après un entracte assez long, on retrouve le dispositif utilisé autrement pour Dans les ruines d’Athènes. En haut, les négociations de l’Europe avec le premier ministre grec (Papandréou puis Tsipras). En bas, en guise de fiction, un jeu télévisé, le « Parthenon Story » sur le modèle de « Loft Story » avec les mêmes jingles musicaux et animateurs insupportables. Six jeunes Grecs endettés ont été sélectionnés pour passer quelques semaines dans la maison choisie par la production, le vainqueur verra sa dette réduite à néant. Chacun des six est donc présenté avant de rentrer dans le sas, puis le public sera invité à voter sur son smartphone pour éliminer les maillons faibles. Aucune distanciation, aucune virgule ironique : on imite à la perfection un insupportable jeu télévisé. Mais au théâtre, il est impossible de changer de chaîne. La fable est là mais elle est pauvre et, prisonnière d’elle-même, tourne court.

En haut, fort heureusement, la distance ironique est là. Le théâtre reprend ses droits avec les acteurs qui tiennent les rôles des premiers ministres grecs, de Sarkozy, puis Hollande, du directeur puis de la directrice du FMI, et d’Angela Merkel parlant le français avec l’accent allemand. Comme l’actrice qui interprète le rôle de Merkel est excellente et inventive, c’est elle qui mène la danse des négociations. Un boute-en-train, cette cruelle Angela.

Le lien entre les deux spectacles : la déesse Europe, tout auréolée de sa mythologie. Elle s’insinue dans le jeu télévisé pour venir visiter nuitamment les six candidats et, entrant dans leurs rêves, les incite à la rébellion suite aux épreuves qu’ils doivent subir (pour avoir de la lumière dans la maison, ils doivent constamment pédaler sur une bicyclette, etc). On comprend que les deux metteuses en scène entendent établir un parallèle entre la cruauté du jeu télévisé et la cruauté des mesures imposées aux Grecs. Est-ce suffisant pour fonder un spectacle ? Probablement pas. Alors que fait Europe ? Elle chante.

Memories of Sarajevo à 17h, Dans les ruines d’Athènes à 20h30, Festival d’Avignon, Gymnase Paul Giéra les 11, 13, 14 et 15 juillet. Le diptyque sera présenté à la rentrée au Théâtre des Quartiers d’Ivry du 9 au 19 novembre puis au POC d’Alfortville, au Théâtre de Châtillon, à la scène nationale d’Aubusson, au grand T de Nantes et à la MC2 de Grenoble.

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