Lisez Vélimir Khlebnikov!

Depuis un bon demi-siècle, Yvan Mignot ne cesse de lire et de traduire l’œuvre de l’écrivain russe Vélimir Khlebnikov. Célébré par Maïakovski et Mandelstam, il n’a pas eu leur postérité. Mignot nous donne à lire en bloc les œuvres de la maturité. On tutoie comme jamais l’affolante modernité de la langue de ce « messager du temps » pour qui « l’espace résonne à travers l’alphabet ».

Lisez, savourez, cela nous vient de loin, cela parle près, c’était du jamais traduit en langue française depuis son écriture en 1922, cela n’a pas de titre mais ça vous tiraille :

« Ici j’ai erré enchanté

ici j’ai erré encerclé

par la meute des chiens du verbe à imprimer

ils rêvaient de becqueter ma hanche bleue

j’étais la seule fente

à travers laquelle l’avenir tombait

dans le seau de la Russie

Mon ivresse de moi-même

était une descente de gouttière pour le demain

pour le panier des larmes de demain

Au loin à la fenêtre des nuits se tenait personne

Ce qui m’a rongé et tourmenté - cela sera

Comme un chien sauvage

je cours sur le sentier sacré

parmi les géants des vieilles mers

en suivant les étoiles

éclairé par l’asile de nuit stellaire

Ô magnifiques bat-flanc noirs ! »

Et ceci aussi que l’auteur nomme et titre « Langue personnelle » :

« Pchi Pchi mekhro mero

Piooutcha !

Pliam bliam évo !

Zizogzagui

Zizoparole !

Ah ! Ouk ! »

Et encore cela, sans titre, en 1921 :

« Du haut de la verhaerène

volait une cognante

paroles d’azur-brûlant des silenciels

coulurants des torsadiels des soirs

Derrière le morcil de la pluie

la pensée du soir s’était drapée pour ne pas lire

Le languissier de la profondeur

glissait comme une polissonne par les lèvres du défilé

Toutes les sombremasses étaient en blanc ».

Autant de textes signés Vélimir Khlebnikov.

« C’est le plus grand »

Loin de Moscou, loin aussi des steppes kalmoukes de son enfance, Vélimir Khebnikov meurt à 37 ans le 28 mai 1922 dans le village de Santalovo dans les environs de Novgorod. En lui disparaît « le chevalier le plus magnifique et le plus probe dans notre combat poétique », écrira Maïakovski au lendemain de cette disparition. S’opposant aux symbolistes sans pour autant se cantonner dans le cubo-futurisme version russe, Khlebnikov trace un chemin bien à lui, explore la langue russe en scientifique autant qu’en poète tout en en explosant les frontières. C’est un inventeur, un découvreur, un chercheur, « le Christophe Colomb de nouveaux territoires poétiques », écrit encore Maïakovski, un « grand poète archaïque » et une « taupe » qui « a creusé dans la terre des galeries pour l’avenir, au-delà de son siècle », écrit pour sa part Ossip Mandelstam. Ami fidèle de Khlebnikov, le linguiste Roman Jakobson le portait aux nues : « c’est le plus grand ».

Portrait de Vélimir Khlebnikov © dr Portrait de Vélimir Khlebnikov © dr
Or, si Mandelstam et Maïakovski bénéficient de nombreuses traductions en langue française et de parutions en poche, il n’en va pas de même pour Vélimir Khlebnikov qui reste en France un poète méconnu, sauf par quelques poètes comme Armand Gatti. Le nom de l’écrivain russe est l’un de ceux qui rythment les 1750 pages de La Parole errante : « Khlebnikov, l’écrivain au nom de pain et mort de faim pendant la révolution », écrit Gatti. En russe, « khleb », c’est le pain. Dans un jeu de consonances, Gatti associe pain à faim, mais le poète désargenté auquel les autorités culturelles soviétiques venaient de refuser une chambre où il aurait été soigné, est mort moins de faim que des suites d’une gangrène. Les poètes ont tous les droits et Khlebnikov se les arrogea tous, inventant des pays comme le Célestan ou se faisant proclamer « Président du Globe terrestre », inscription qui figurait sur son cercueil. Ses cendres sont aujourd’hui au cimetière moscovite de Novodevici.

Deux personnes ont joué un rôle plus déterminant que d’autres dans sa traduction en français. Le professeur Jean-Claude Lanne qui consacra sa thèse à l’œuvre de de Khlebnikov, publia deux importants recueils, Zanguezi et autres poèmes (Flammarion), Nouvelles du Je et du Monde (Imprimerie nationale) et assura l’entrée de Khlebnikov dans la grande Histoire de la littérature russe en cinq tomes (Fayard). L’autre traducteur et guide, c’est Yvan Mignot, un hurluberlu en forme d’échalas qui vit en concubinage avec l’écrivain russe depuis un demi-siècle. Un jour, il est tombé dans la marmite Khlebnikov, il n’en est plus sorti sauf pour assurer d’autres (très belles) traductions comme celle de Daniil Harms (Verdier).

Les écrits en bloc de la maturité

Lorsqu’il publia les Œuvres en prose et en vers de Harms en 2005 (lire ici), je me souviens être allé voir Mignot chez lui pour parler de Harms, un auteur dont on se savait pas grand-chose. Très vite, il se mit à me parler de Khlebnikov. Deux bonnes heures durant. Harms, c’est bien, c’est fort mais Khlebnikov, c’est monstrueux, c’est infini. Depuis 1970, dans des revues comme Poétique, Action poétique, Change, Banana Split, If et quelques autres, Yvan Mignot nous gratifiait ici et là de quelques traductions. On attendait Le livre. Le voici. Une somme. Magnifique. Vélimir Khlebnikov, Œuvres 1919-1922. Préface (allumée), annotations (aussi nombreuses que vertigineuses) et traduction du russe par Yvan Mignot.

Plutôt que faire du saupoudrage en choisissant des textes dans toute l’œuvre (les premiers textes de Khlebnikov remontent à 1904, l’année de ses 19 ans), Mignot opte pour l’intégralité des écrits de la dernière période, de 1919 à sa mort en 1922. Quatre ans. Ceux de la « maturité » explique le traducteur, quatre années qui suivent la période intense de la révolution russe, complète-t-il. Poèmes avec ou sans titre, poésies dialoguées, contes, proses, lettres, notes. Il fait dialoguer les foudres, traite de la famine, établit un « lexique de la langue stellaire commune à toute l’étoile peuplée d’hommes », établit « la mise en page de l’humanité » ainsi qu’une « loi sur la toile des siècles ». Un intense foisonnement.

« Où Amour embrasse Maa Ema »

Oubliez la Russie de Tchekhov et celle de Dostoïevski, Khlebnikov décentre la géographie habituelle de la littérature russe. Si sa vie est faite d’errances (il effectue une partie de ses études à Kazan ; mathématiques et sciences naturelles, etc.), s’il vit par intermittences à Moscou ou Saint-Pétersbourg, son terrain d’élection est celui de sa région natale : la steppe autour d’Astrakhan , la ville elle-même, le delta de la Volga, la mer Caspienne. Et de là une ouverture vers l’Orient, l’Asie. Il travaillera à Bakou d’où il partira avec un détachement de l’Armée rouge pour la Perse où « les enfants cuisent des sourires / dans les braseros de leurs cils sombres / et les lancent aux passants ». « Gol-mollah ! » lancent-ils à Vélimir Khlebnikov ; c’est ainsi qu’ils le nomment, lui, « l’urus derwich ». Astrakhan réunit trois mondes, écrit-il : « l’aryen, l’indien et le caspien ; le triangle du Christ, de Bouddha et de Mahomet. » Sa poésie embrasse le monde et le temps, y tend des fils, associant par « les hirondelles du regard » géographie, mythologie, légendes et arts. Ainsi ce poème qu’il reprend trois fois (variantes) lors de ces quatre années diablement fécondes :

« Aller là-bas là-bas où Izanami

lisait les Monogatari à Péroun

et Eros s’était assis sur les genoux de Chang Ti

et où le toupet gris sur la tête chauve du dieu

ressemble à la neige à une boule de neige

où Amour embrasse Maa Ema

et T’ien discute avec Indra

où Junon et Centecatl

regardent le Corrège

et sont fascinés par Murillo

où Unkulunkulu et Thor

jouent pacifiquement aux échecs

appuyés sur leur main

et Astarté est fascinée par Hokusaï

là-bas là-bas ».

On est loin de Pouchkine (« Et des cadavres idolâtrés de Pouchkine / nous ferons les bouches à canon du rêve ») ou de Maïakovski dont il fait le portrait au jeu du « Qui ? », évoquant « le gars / à la nuque d’éléphant » qui, parfois, « craque l’allumette des bons mots / contre la botte de la bêtise... »

Cette écriture nomade, jeteuse de ponts, cosmique (un long et magnifique poème a pour titre « Laccormonde ») et parfois comique, au carrefour des caravanes de langues de la steppe kalmouke, Khlebnikov va l’embraser, la démultiplier, la secouer, l’illuminer. Avec méthode et précision.

La langue d’outrâme

Dans En soi, un texte de 1919, l’écrivain explique comment il a écrit certains de ses livres. Puis il passe aux questions de méthode : « trouver, sans briser le cercle des racines, la pierre magique qui permet de transformer les mots slaves l’un dans l’autre, de les fusionner librement, telle est ma première attitude envers le mot. C’est le mot autotressé hors de la vie pratique et de l’usage quotidien. » Mais il va plus loin : « Après avoir vu que les racines ne sont qu’un spectre qui dissimule les cordes de l’alphabet, trouver l’unité globale des langues du monde construite à partir des unités de l’alphabet, telle est ma seconde attitude envers le mot. C’est la voie qui mène à la langue d’outrâme universelle. »

Par outrâme, Yvan Mignot traduit magiquement le mot zaoum (Jean-Claude Lanne préfère le moins percutant outre-entendement). Comme les bras du delta de la Volga, l’outrâme va s’étoiler presque à l’infini. Et franchir les limites, se perdre pour se trouver peut-être et nous perdre parfois. « Il y a chez Khlebnikov des obscurités, comme si par endroits la langue s’était lovée sur elle-même, donnant à voir une tache noire, c’est au lecteur de tenter de la redéployer pour que l’image soit visible. Elle est là, elle nous regarde, mais nous ne la lisons pas », écrit le traducteur Yvan Mignot dont on comprend que le travail titanesque (parfois au bord de l’impossible, voire au-delà) qui a été le sien, ait pu l’occuper et l’obséder jour et nuit des années durant.

Classiques assonances, surprenantes paronomases, glissement d’un mot dans l’autre, etc., l’alchimie opère et nous emporte dans ses méandres. Ra, l’ancien nom de la Volga est aussi l’œil de Râ de l’Egypte des pharaons et convoque Razine, bandit et justicier de légende. Et ainsi de suite. On ne passe pas outre à l’outrâme, on s’y abîme tel le plongeur regagnant la berge ruisselant de bonheur ayant osé sauter depuis un pont au-dessus d’un fleuve dont il ne connaissait pas la profondeur. « La langue d’outrâme part de deux prémisses, explique Khlebnikov : 1. La première consonne du mot simple dirige tout le mot – donne des ordres à celles qui restent ; 2. Les mots commençant par la même consonne sont réunis par le même concept et semblent voler de divers côtés vers un seul et unique point de la raison. » Magie de « La Steppe », à l’automne 1921 :

« Le chantevent de la steppe sauvage chantait

le balbuvent des nuits était d’azur

Un enclair solitaire a étincelé

Emarche fatiguée du vent

sur les bonds des verhaerènes de l’herbe

Bonheurée nocturne du printemps

Terciels en tache noire au loin

champs des tersemences infinies

du père des noms oubliés

Jeunards froidsouverains volez jusqu’ici !

Ici le morniepr fatal

et le libriepr est mort

et le rêviepr des autriciels

Ici la filagère des hommes

et l’ivoirence des divinités

Une flammiepr dans le ciel

ici venez ici juvénisouverains ! »

« Zanguézi », son grand poème miroir, commence par la parole des oiseaux au soleil levant (le père de Vélimir était ornithologue et a conçu la réserve d’Astrakhan, ville où l’on peut visiter un musée Khlebnikov). Le pouillot puis le bruant rustique, le bruant auréole, le pinson du nord, etc. « Piou ! Piou ! Piak , piak, piak », dit le geai, « Tsivitt ! Tsivitt ! » réplique l’hirondelle rustique. Les dieux prennent le relais. Puis arrive Zanguézi : « Moi papillon entré / dans la chambre de la vie humaine / il me faut laisser l’écriture de ma poussière / sur les fenêtres sévères ma signature de prisonnier / sur les vitres strictes du fatal ». On pense à Attar, à Joyce, à Artaud, des auteurs que Khlebnikov n’a pas pu lire. « Grattez la langue - vous verrez l’espace et les poils de sa peau », dit encore Zanguézi, ce frère de Khlebnikov dont on dit, dont on sait, dont on raconte que, les dernières années, faute de valise, il transportait ses manuscrits dans une taie d’oreiller.

Ce ne sont là que quelques aspects de ce livre immense. Laissons les derniers mots au traducteur Yvan Mignot qui n’en finira sans doute jamais de traduire son auteur : « A le dire abruptement : les révolutionnaires ont cherché la langue de la révolution, Khlebnikov l’a trouvée. »

Non, laissons les derniers mots à Khlebnikov traduit par Mignot. Début d’un poème intitulé « Le Livre » :

« J’ai vu les noirs Véda

le Coran et l’Evangile

et les livres aux plats

de soie des Mongols

eux-mêmes faits de la cendre des steppes

du kizäk odorant

comme le font

les femmes kalmoukes chaque matin

faire un feu

et se coucher soi-même sur lui

veuves blanches

cachées dans un nuage de fumée

pour accélérer la venue

du livre

Ce livre un

bientôt vous le lirez    bientôt

Blanches    les mers brillent

dans les côtes mortes des baleines

Chant sacré    voix sauvage mais juste

Et les fleuves azur    sont les marque-pages

où le lecteur lit

où est l’arrêt des yeux qui lisent »

Arrêtons là.

Lisez Khlebnikov !

Vélimir Khlebnikov, Œuvres 1919-1922, traduit du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot, Verdier, collection Slovo, 1150 p., 47€.

Yvan Mignot sera présent le 12 octobre à la librairie Texture, 94 avenue Jean Jaurès, Paris XIXe, à 19h30.

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