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Billet de blog 10 octobre 2015

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Le Birgit ensemble rejoue l’utopie de l’an 2000, et après ?

Après le Mur de Berlin, le passage à l’an 2000. Pour leur deuxième spectacle à la tête du Birgit Ensemble, Julie and Jade – appelons comme cela Julie Bertin et Jade Herbulot qui co-signent les mises en scène – poursuivent leur exploration-interrogation des épisodes marquants ou symboliques d’un monde qui les a vu naître (entre 1986 et 1990) et a façonné celui où elles vivent aujourd’hui.

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Illustration 1
© Pierre Grosbois

Mes chers compatriotes...

Dans une démarche à la fois rétrospective et introspective, documentée et réimaginée qui avait fait le succès de Berliner Mauer : vestiges (lire ici), voici donc Pour un prélude. Le changement de millénaire s’est accompagné d’une brouette de fantasmes de fin du monde, d’espoirs et de rêves futuristes. C’était un événement prévu par le calendrier (alors que la chute du mur, personne ne l’avait prévue), une aubaine pour les gazettes et JT en mal de sujets du côté du 31 décembre.

Mais ce ne fut nullement un événement historique. Julie and Jade l’ont bien compris et le spectacle oscille entre l’événement lui-même (et les souvenirs qui y sont attachés) et la façon dont, vingt ans avant la date fatidique, on imaginait le futur siècle. Un va-et-vient salutaire donne son rythme au spectacle conçu en cinq mouvements ou chapitres correspondant, expliquent-elles, aux « cinq étapes du deuil théorisées par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross ».

On n’échappe pas bien sûr, et on s’en réjouit, aux vœux du président de la République, Jacques Chirac. Je me souviens que Jean-Louis Benoit avait mis en scène un spectacle à partir des vœux des différents présidents français, ayant en poche un comique de répétition assuré. Les vœux télévisés de Chirac aussi sincères que joués par le Président dans son propre rôle, on les regarde avec en tête sa marionnette des Guignols. Le temps fait la farce. Mais là, sur scène, tout s’enraye, bégaie comme les sillons d’un vieux 45 tours, et la cellule de crise du spectacle délègue l’un des acteurs pour assurer, à sa manière, la fin du discours. Un premier dérèglement qui en entraînera d’autres comme cette séquence catastrophe dans le QG opérationnel d’Eurotunnel à l’heure du changement de siècle.

Si Berliner Mauer : vestiges réunissait bon nombre d’acteurs formant le Birgit ensemble, la plupart issus du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris comme le sont Julie and Jade, Pour un prélude se resserre autour de deux actrices (Eléonore Arnaud et Pauline Deshons), d’un acteur (Loïc Riewer) et d’un créateur de sons (Lucas Lelièvre) tenant le rôle d’un maître de cérémonie, sorte de Dracula contrarié échappé d’un film de Luis Buñuel.

Il restera la mer, quand même

Cette concentration permet à Julie and Jade de travailler au plus près le jeu avec leurs acteurs (jeu très physique, phrasé maîtrisé dans son débit aux nuances saccadées, etc.), tous excellents, de mettre en regard du jeu une partition musicale qui décompose-recompose un prélude de Bach, de risquer une composition scénique plurielle, volontairement hybride où chaque séquence à sa logique, ses règles. Il y a là tout un aspect laboratoire salutaire pour cette jeune équipe qui comme tout bon ouvrier apprend en faisant. Ce contrôle extrême de la machinerie donne au spectacle une belle tension qui mériterait toutefois de se ménager des échappées, quelque pause-café-cigarette, de prendre ses aises (le spectacle dure à peine une heure).

Moment de grâce, vers la fin du spectacle, qui nous vient de 1985. La voix de Marguerite Duras, relayée par celle de l’acteur, nous parle de ce que sera le nouveau millénaire : « l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante […] Tout sera bouché, tout sera investi… Il restera la mer quand même, et l’océan… Et puis la lecture, les gens vont redécouvrir ça…un jour un homme lira et tout recommencera…on repassera par la gratuité… ». Unique, notre Marguerite.

« Quelles utopies pouvons-nous encore construire ? Et, est-il encore possible d’en bâtir sans passer pour un grand naïf ? », se demandent Julie and Jade. Leur démarche, leurs questions, leur façon de travailler et de détricoter le réel ne sont pas sans rappeler la démarche de la troupe du Théâtre de l’Aquarium à ses débuts qui, à côté de celle du Théâtre du Soleil, fit les beaux soirs de la Cartoucherie. C’était au temps de l’autre siècle, vingt ans avant que ne naissent celles qui fonderaient le Birgit ensemble, c’était un temps où le mot utopie ne faisait pas peur, au contraire, on en buvait comme du petit lait tous les matins.

Mais aujourd’hui ? Où frayer le chemin d’un bout d’utopie dans les câbles de la financiarisation du monde ? Y a-t-il encore des cartes maîtresses dans le jeu de cartes ? Julie and Jade n’ont-elles pas hérité d’une maison pleine de dettes dont il faudrait refaire la toiture et nettoyer les conduites d’eau tout en aérant les fenêtres ? Et le théâtre dans tout ça ? Un indispensable phénix ? Y a du boulot. Elles s’y coltinent, bille en tête. Pour un prélude, comme son nom l’indique, est aussi l’amorce d’un spectacle futur.    

Théâtre de Vanves (Panopée), du 12 au 14 oct, 20h30.

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