Julien Guyomard ne manque pas d’avenir

Après « Naissance » qui l‘avait révélé comme auteur et metteur en scène en nous faisant voyager dans l’imaginaire d’un monde paysan perdu, « Syndrome U » confirme la puissance et le talent de Julien Guyomard en nous entraînant dans un futur où la Masse veille sur des citoyens connectés. Fable et allégorie sont à la fête de cette comédie.

 

Scène de "Syndrome U" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Syndrome U" © Jean-Louis Fernandez
C’est un monde parfait. Chaque habitant a tout ce qu’il lui faut : un lit, une cuisine, un salon, un boulot. On bosse à la maison, on se fait livrer la bouffe, on sort pour se distraire. On a le choix : « parc à oiseaux, café à chat, espace détente partagé » ou encore un « atelier câlin ». C’est ce que propose « la Masse » (une voix informatique) à la Programmatrice qu’elle juge un peu stressée. Au Technicien connecteur, la Masse  proposera d’aller au nouveau centre aquatique, à ne pas confondre avec le « Tropic-spa ». Il n’y a plus d’espace privé puisque la Masse s’occupe de tout et veille sur vous. Tout baigne.

Un protocole de cordialité

Chaque matin, la voix informatique de la Masse accompagne votre réveil. Son ton atonal et son calme abyssal rappellent les voix qui, au début du XXIe siècle, vous parlaient au téléphone (« tapez 1... ») ou dans les bus (« prochain arrêt... »), en voiture (tournez à gauche dans... ») ou répondaient à vos questions, même saugrenues, dans votre iPhone. La Masse fait le point sur votre moral, vos goûts et votre productivité en fixant des objectifs. Elle veille surtout sur votre normalité en sondant votre opinion sur tout. La Masse est le réceptacle de ce que veut la majorité. Il n’y a de vrai que la normalité. Toute singularité est préjudiciable et vous fait perdre des points.

C’est un monde parfaitement angoissant. Sans amour, sans désir, sans rêve, sans surprise, sans secret et sans fratrie. Toute rencontre se fait selon un « protocole de cordialité » qu’il faut suivre sous peine de perdre des points. Tout de même, il y a des ratés d’avant qui perdurent dans ce monde d’après : une lampe qui fonctionne mal, un thermostat qui flanche. Aussitôt l’Agent d’entretien se pointe chez vous et tout rentre dans l’ordre.

Ce monde du bonheur parfait va faire péter les plombs (comme on disait au XXe siècle) à la Programmatrice. Elle stresse à cause de son classement, elle n’en dort plus. Au fond de sa dépression, elle a des velléités de singularité qui lui coûtent cher en points. Elle finira par tomber dans tous les sens du verbe et se retrouvera déconnectée. D’autres vont jusqu’à se suicider. Mais c’est réparable. C’est un boulot dont le Technicien connecteur est le dernier maillon. C’est ce qu’il explique à l’Agent d’entretien venu remplacer des joints dans la salle de bain : après le Technicien cariste qui met les suicidés dans « le conduit », puis le Technicien greffe qui remplace les organes endommagés, « y a moi... je les reconnecte à la masse. Je les réveille. » Et c’est reparti.

Une opinion majoritaire

C’est ainsi que s’ouvre  Syndrome U, la nouvelle pièce de Julien Guyomard qu’il met en scène comme la précédente, Naissance, en partie avec les mêmes acteurs (Damien Houssier, Elodie Vom Hofe, Eric Jovencel) et des nouveaux (Richard Sandra, Renaud Triffault). Ensemble, ils forment le noyau producteur de la compagnie ScenaNostra (implantée à Gennevilliers) où l’écriture est retravaillée avec les acteurs au fil de résidences de travail.

Naissance nous plongeait dans le passé et nous entraînait dans les arrière-saisons d’une société paysanne d’antan, pleine de rites et de secrets. « Un auteur est né », écrivions-nous (lire ici). Sa nouvelle pièce, aux antipodes de la précédente et comme son miroir inversé, nous plonge dans un avenir tout à la fois hypothétique, imaginaire et allégorique. Syndrome U confirme la bonne nouvelle que fut celle de Naissance : Julien Guyomard est un auteur conséquent et un metteur en scène fédérateur de haute tenue.

Le titre de la pièce vient du syndrome d’utopie, terme employé en psychothérapie, nous dit Guyomard, et qui cerne « la souffrance qu’engendre la quête sans fin d’une solution définitive et parfaite, solution qui par nature n’existe pas ». Cela va engendrer dans la structure dramaturgique deux vecteurs qui vont se croiser : d’une part, une réaction individuelle, celle de la Programmatrice qui, déconnectée, ne souhaite pas se reconnecter, et c’est un grain de sable qui perturbe la machine ; d’autre part, une décision collective : la Masse informatique, agent de l’opinion majoritaire qui fait loi va devoir se conformer à un référendum selon lequel une large majorité souhaite que la Masse soit incarnée. Un individu-masse si l’on veut, autrement dit : le pouvoir totalitaire d’un seul. Cela ne va pas sans poser des questions. Et Guyomard aime se et nous poser des questions via une fable.

Tout va se concentrer dans un huis clos chez le Technicien entouré de l’Agent d’entretien, de la Programmatrice déconnectée et du Médiateur censé ramener cette dernière dans le monde connecté. Un groupe constitué fortuitement. La Masse devenue homme va perturber les uns et les autres et révéler les humains qu’ils sont, pour le meilleur et pour le pire, au-delà de leur formatage programmé et entretenu par le système. Le final est aussi surprenant que celui du Dom Juan de Molière.

Belle fable sur les liens incestueux entre la démocratie et la tyrannie, Syndrome U est une truculente comédie, ce qui ne gâte pas notre plaisir, au contraire, et marie avec bonheur plateau et vidéo. Dans un monde que l’on peut qualifier de post-kafkaïen, on voit que des individus isolés formant de fait un groupe, peuvent renverser la table des lois et passer du mou consensuel au nous éruptif. Ce théâtre-là va de l’avant.

Théâtre de la Ville, Valence, jusqu’au 15 nov ;

Le POC d’Alfortville, le 29 nov ;

La Rose des Vents, scène nationale de Villeneuve-d’Ascq (en partenariat avec le Théâtre du Nord), du 12 au 16 déc ;

Théâtre Roger Barat, Herblay, le 19 déc ;

Théâtre de l’Orange Bleue, Eaubonne, le 20 janv 2018 ;

Espace Lino Ventura, Garges-lès-Gonesse, le 24 janv ;

Centre Jean Vilar, Champigny-sur-Marne, le 2 fév ;

Théâtre de Rungis, le 6 fév ;

Théâtre Paul Eluard, Choisy-le-Roi, le 8 fév ;

Théâtre Romain Rolland, Villejuif (en partenariat avec le Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine), du 14 au 16 fév ;

Théâtre Les Bords de Scènes, Juvisy-sur-Orge, le 10 mars ;

Théâtre du Fil de l’eau / Salle Jacques Brel, Pantin, le 15 mars ;

Théâtre de Châtillon, le 17 mars ;

Théâtre de la Ferme du Bel Ebat, Guyancourt (en partenariat avec le Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines), les 20 et 21 mars ;

Espace Germinal, Fosses, le 30 mars ;

L’Avant Seine, Théâtre de Colombes, les 29 et 30 mai.

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