Amir Elkacen, Julien Urrutia et Alexandre Ruby dans "Les justes" © dr Amir Elkacen, Julien Urrutia et Alexandre Ruby dans "Les justes" © dr

« Moi, je suis le maître de l’atelier du sang. Et je me remettrai au travail. Heure après heure, jour après jour, je préparerai des attentats. Je ferai des filatures, je vivrai pour la mort, et un jour éclatera une joie enivrante : ça y est, j’ai vaincu. Et ainsi jusqu’à la potence, jusqu’à la tombe. » Ainsi parle, en connaissance de cause, Boris Savinkov, l’auteur du roman largement autobiographique, Le Cheval blème, sous-titré « Journal d’un terroriste » (dernière traduction chez Phébus par Michel Niqueux).  

Un meurtre populaire

Le russe Savinkov était membre du parti socialiste révolutionnaire, il sera chargé d’organiser à Moscou l’attentat contre le Grand-Duc Serge (oncle et beau-frère du tsar Nicolas II). Ivan Kaliaïev lance la bombe, le Grand-Duc meurt le 4 février 1905. Kaliaïev ne meurt pas, mais est arrêté. La grande duchesse vient le voir en prison pour lui remettre une icône. Il refuse tout, y compris la grâce liée à la dénonciation de ses camarades. Kaliaïev sera pendu. Ce meurtre est populaire : le Grand-Duc Serge, maître de la répression, est haï. La fille de Tolstoï se réjouit de sa mort, le poète Alexandre Blok comprend le geste du « terroriste ».

C’est là la source première de la pièce d’Albert Camus, Les Justes. Ivan Kaliaïev y devient Ivan Kaliayev, Boris Savinkov, Boris Annenkov. Camus reprend volontairement ces noms. « Je ne l’ai pas fait par paresse d’imagination, mais par respect et admiration pour des hommes et des femmes qui, dans la plus impitoyable des tâches, n’ont pas pu guérir de leur cœur. »

Le projet de l’assassinat du Grand-Duc est au centre de la pièce dont les membres du groupe révolutionnaire sont les héros. L’écriture de Camus est en symbiose avec celle du russe Savinkov : sèche et fiévreuse à la fois, déterminée et exaltée.  

Une diabolique précocité

Tatiana Spivakova est Russe etvit en France. En Russie, elle a baigné familialement dans les milieux du théâtre et de la littérature, en France elle a été élève au Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris. Elle en est sortie il y a deux ans en y signant une mise en scène vertigineuse de la pièce de Gorki, Les Bas-Fonds. Le public était assis sur la scène du théâtre du Conservatoire et les personnages de la pièce grouillaient dans la salle. Un spectacle fou mais intransportable, ce qui n’est pas le cas de son nouveau spectacle, Les Justes, où elle fait preuve d’une diabolique précocité dans la direction des acteurs et plus globalement dans tous les compartiments du travail scénique.

Dans la période récente, je me rappelle avoir vu deux fortes versions de cette pièce, la plus accomplie de Camus. L’une par Stanislas Nordey qui en faisait une épure entre Racine et Beckett (lire ici), et l’autre par Gwenaël Morin, jetée à l’arrachée avec en arrière fond les spectres d’Action directe (lire ici). Ce qu’en fait Tatiana Spivakova les dépasse car,grâce à sa sensibilité binationale (rions un peu), elle met en scène à la fois Savinkov et Camus à travers les mots de ce dernier.

On a parfois l’impression d’un spectacle joué par des acteurs russes parlant couramment le français et tout autant l’impression d’acteurs français russifiés par le travail de la mise en scène et rien n’est plus juste car tout se passe à Moscou au début du XXe siècle. C’est-à-dire nulle part. C’est-à-dire aujourd’hui, sauf que la notion de terrorisme politique des révolutionnaires russes a été dévaluée par Daech et consorts, déchirée en quatre et foutue aux chiottes pour paraphraser Genet.

Une belle complicité

Les Justes est une pièce d’hommes dont, plus que le chef respecté du groupe terroriste, une femme, Dora, est le pivot. Elle prépare les

Christelle Saez dans le rôle de Dora © dr Christelle Saez dans le rôle de Dora © dr
bombes, elle est amoureuse d’Ivan Kaliayev et réciproquement, sa foi en la révolution est inébranlable. Le rôle a été créé par la jeune Marias Casarès, il a été superbement tenu parEmmanuelle Béart (chez Nordey) et Stéphanie Béghain (chez Morin), il l’est ici tout aussi superbement, sinon plus, par Christelle Saez, actrice d’une exceptionnelle intensité. De plus, elle est la collaboratrice artistique de Tatiana Spivakova, elles ont créé ensemble la compagnie Memento Mori. Belle complicité.

Tous les acteurs sont à louer. Alexandre Ruby (Ivan) que l’on a vu dans Salle d’attente de Krystian Lupa ; Amir Elkacem (Stepan) sorti lui aussi du Conservatoire ; Julien Urrutia (Boris) ; Mathieu Métral (Alexis, celui qui lâchera le groupe avant d’y revenir). La grande duchesse est interprétée par Viktoria Kozlova. Ce n’est pas une distribution, c’est une troupe.

Voir ce spectacle aujourd’hui, alors que le mot « terroriste », associé à Daech, à EL et aux attentats, est sur toutes les lèvres, donne à la belle pièce de Camus une acuité accrue dans l’opposition frontale entre Stepan pour qui tous les moyens sont bons pour arriver à renverser la tyrannie et Ivan qui, au moment de lancer la bombe, ne le fait pas car dans le carrosse à côté du Grand-Duc sont assis deux enfants. Ivan fera sauter la bombe concoctée par Dora deux jours plus tard. En prison, il refusera de demander sa grâce et ne dénoncera pas ses camarades. On le pend. Dans une exaltation ultime où l’amour et la foi révolutionnaire se confondent, Dora s’apprête à le rejoindre par-delà la mort : c’est elle qui lancera la prochaine bombe. Le finale du spectacle dont je ne dirai rien est simplement bouleversant.

Théâtre La Loge (77, rue de Charonne), 21h, du 12 au 15 janvier.          

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