Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez

Tout auteur dramatique qui n’est pas porteur d’énigmes ne mérite pas qu’on s’y attarde. La plupart des pièces de Christophe Pellet, peut-être toutes mais je ne les ai pas toutes lues, loin s’en faut sont nouées d’énigmes. Cela peut tenir en une réplique (« Je n’ai jamais été un enfant »), une réplique qui passe d’un personnage à l’autre d’un bout à l’autre de la pièce par contamination de salive ou je ne sais quoi, par désir de l’autre assurément (d’ailleurs, un personnage dit explicitement : « Les mots circulent entre nous trois, c’est drôle »). Cela peut être une didascalie au sens ouvert (« action »). Cela tient aussi à une écriture qui fait cohabiter plusieurs registres (langage du désir et langage de l’entreprise), à des personnages aux identités trouées.

« Mais qui est mort ? »

Les exemples cités font référence à Erich von Stroheim, pièce mise en scène par Stanislas Nordey au Théâtre national de Strasbourg, grande maison qu’il dirige avec une énergie décuplée. Nordey, lui, a lu toutes les pièces de Pellet et il a vu tous ses films (des courts ou moyens métrages de cet ancien élève de la FEMIS). Il a choisi cette pièce qui date de 2005. Vers la fin, l’Un dit à Elle : « Un couple égale un mort ». L’Un dit une nouvelle fois cette phrase quelques répliques plus tard et se pose la question « mais qui est mort ? » sans y répondre. Nouvelle phrase énigmatique, nouvelle énigme.

Dans Aphrodisia, la nouvelle pièce de Pellet qui vient de paraître (à L’Arche, comme toutes ses pièces) et que, peut-être, Nordey n’a pas encore lue, donc douze ans après Erich von Stroheim, on retrouve cette même réplique, cette fois au début de la pièce. « Un couple égale un mort », dit Nimrod. Lui aussi répète la réplique. Et, dans les deux pièces, tout de suite après il est question d’un enfant, d’un enfant à naître. Possiblement. Comme si Aphrodisia reprenait le fil laissé en suspens à la fin de Erich von Stroheim.

Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez

Ce titre en référence à un homme qui fut à la fois un grand cinéaste, un grand acteur et un personnage extravagant digne d’un roman, bref un être insaisissable, est un jeu, un clin d’œil, une énigme lui aussi. La pièce met en scène trois personnages : Elle, l’Un, l’Autre. Elle dirige une entreprise. L’Un travaille comme acteur porno. L’Autre, plus jeune (on le devine, rien n’est précisé), ne fait rien, ne semble pas vouloir entrer dans la vie active en travaillant tous les jours. Elle et l’Un vivent ensemble, ils n’ont plus vingt ans depuis longtemps, lui pense que sa carrière d’acteur porno lui laisse encore trois ans de boulot à venir, elle commence à avoir l’âge où enfanter peut poser des problèmes physiques. L’Autre est l’amant de l’Un, il lui arrive aussi de coucher avec Elle ce qui ne déplaît pas à l’Un. Dans une des rares scènes à trois, Elle filme les deux hommes en train de faire l’amour et en les dirigeant fermement.

« Travailler pour deux »

Même s’il n’y a aucun lien direct entre les deux pièces, celle de 2005 et celle de 2017, on retrouve les motifs du couple, du désir, du vieillissement des corps et une continuité évolutive dans l’écriture. Et il en va de même pour les autres pièces. Bref, un univers très personnel au rebond dune infra chronique de l’époque. « Comment as-tu fait, toi, mon amant d’autrefois pour devenir ce quinquagénaire froid et transparent, communicant sans mystère, pétrifié et innovant, figure de marbre et de pixels ? », dit Kléa à Léo dans Aphrodisia. C’est là une suite que l’on peut imaginer à la fin de Erich von Stroheim quand l’Autre s’efface, que l’Un décide d’arrêter de travailler et de s’occuper de l’enfant « une résurrection pour nous deux », dit Elle qui décide de « travailler pour deux ».

Rétrospectivement, après la lecture de cette nouvelle pièce Aphrodisia où le temps file, où les corps vieillissent à vue dœil, meurent et renaissent, Erich von Stroheim apparaît comme une pièce quasi classique dans son unité de temps, d’action (parler, baiser) et de lieu. Ce dernier point est laissé à l’appréciation et à l’imagination du metteur en scène ou du lecteur puisque Pellet n’en dit rien, pas un mot. C’est aussi le cas pour Aphrodisia. La rareté des didascalies, l’absence de toute description des lieux ouvre tout un champ de possibles. Dans la mise en scène de Nordey, L’Autre (Thomas Gonzalez) est nu, L’Un est torse nu (Laurent Sauvage en alternance avec Victor de Oliveira), Elle (Emmanuelle Béart) est en robe noire assez serrée, on ne voit de son corps que son visage et ses chevilles. Et puis , provisoirement, les voici tous les trois enveloppés dans des draps blancs épinglés sur leur corps nu, comme des toges de notre siècle.

Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Erich von Stroheim" © Jean-Louis Fernandez

Quand une scène se termine par une « action » (moment de baise), Nordey n’explicite pas l’action, il « cut » la scène dans l’amorce du mouvement, un procédé cinématographique qui fait mouche. (De là à parler d’écriture cinématographique, il y a un pas que je ne franchirai pas : s’il faut la qualifier, l’écriture de Pellet est d’abord poétique.) Les trois personnages évoluent dans le magnifique espace, lui aussi très simple, d’Emmanuel Clolus – trois pans de murs où projeter une image idyllique d’un couple du cinéma américain (Montgomery Clift et Lee Remick dans le si beau film d’Elia Kazan qu’est Le Fleuve sauvage) ou des taches de couleurs, trois pans qui s’ouvrent ou se ferment comme des grandes portes de prison ou les pages d’un grand livre du désir qui serait préfacé par Michel Foucault, les personnages se tenant ou se laissant enfermer dans un intérieur qu’ils ne quittent que pour aller bosser, ou buller pour ce qui est de l’Autre. Seul mobilier, un fauteuil et une table froide sans rien : un réceptacle pour un corps à l’heure de se faire pénétrer.

« Tu portes le sexe sur ton visage »

Dans le programme distribué aux spectateurs, Stanislas Nordey rapproche l’écriture de Pellet de celle d’Harold Pinter pour « l’extrême finesse de la description des rapports entre les personnages ». Pour ma part, je la rapprocherai de l’écriture de Nathalie Sarraute. A cette différence près que Nathalie Sarraute écrit un théâtre qui part du visage et de la bouche instrument du langage, les corps restant en retrait. Chez Pellet, le corps animal est omniprésent ; la bouche, c’est le sexe, d’ailleurs il associe, dans des raccourcis fulgurants, le visage et le sexe. Yo et Kléa dans Aphrodisia, deux femmes fondues en une, entrent dans le rêve de Nimrod : « Alors écoute, écoute-moi : / tu portes le sexe sur ton visage. / J’arrache ton visage comme on émascule. Je l’arrache comme un masque, ce calme visage blanc et nacré, et je le glisse sous ma robe pour le plaquer à l’endroit exact de mon sexe, je l’encastre et le maintiens entre la surface de ma peau et l’étoffe / Tu portes le sexe sur ton visage et je porte ton visage à mon sexe. » DanEric von Stroheim, après avoir dit à lUn que sa vie tient en deux mots, cruauté et lassitude, Elle ajoute : « Ton visage n’a aucune majesté. Un visage sexuel. Tu portes le sexe sur ton visage, ton visage au double profil. »

C’est la première fois que Nordey met en scène une pièce avec trois acteurs seulement, c’est aussi la première fois qu’il abandonne complètement sa façon de poser ses acteurs face au public. Voici un homme de théâtre résolument anti-système : rien de commun entre son précédent spectacle Je suis Fassbinder et celui-ci, si ce n’est la présence, toujours aussi juste, de Laurent Sauvage pour dire la fatigue, la lassitude de son personnage l’Un. Il est acteur associé au TNS tout comme l’est Emmanuelle Béart (Elle), irradiante de tonicité douce. L’Autre est joué par Thomas Gonzalez, impérialement habillé de sa nudité comme une évidence et comme l’enfant qui meurt en lui.

Gageons que ce spectacle magnifique créé sur la scène d’un Théâtre national marquera une date dans la reconnaissance du théâtre de Christophe Pellet. Ce n’est pas que ses pièces ne soient pas montées. Pour ne citer qu’elle, Anne Théron, artiste associée au TNS, en a mis en scène plusieurs. Aphrodisia, sa nouvelle pièce, la dix-septième si je compte bien, est un chef-d’œuvre. Une très grande pièce sur le désir, la réalité qui s’effrite, le temps qui passe, la disparition, la mort, la puissance de l’amour et ses métamorphoses. C’est une pièce qui, à la lecture, semble injouable. C’est bien pour cela qu’il faudra un jour qu’un metteur en scène s’en saisisse. Nordey ? Théron ?

Erich von Stroheim, au TNS du mar au sam 20h, dim 12 à 16h, relâche le 13. Jusqu’au 15 février. Puis Théâtre national de Bretagne (Rennes) du 14 au 25 mars, Théâtre du Gymnase (Marseille) du 4 au 6 avril, Théâtre du Rond-Point (Paris) du 25 avril au 21 mai.

Erich von Stroheim, L’Arche éditeur (postface Frédéric Vossier), 72 p., 9,50€.

Aphrodisia, L’Arche éditeur, 76 p., 11€.

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