Une version de «Richard II» sang et eau

Le collectif Eudaimonia et son directeur artistique Guillaume Séverac-Schmitz propulsent vigoureusement en scène « Richard II » de Shakespeare dans une adaptation pour partie discutable et une traduction qui se veut punchy et poétique mais s’avère trop putassière pour ne pas nuire à la force du spectacle.

"Richard II" prologue © Guilermo Cuartero "Richard II" prologue © Guilermo Cuartero

Au centre de la scène, une baignoire. Un homme prend son bain. Un autre homme apparaît et l’assaille violemment. Grandes giclées d’eau et de sang. Fin de la courte scène. Rapidité, eau et sang : le vocabulaire scénique de ce Richard II est donné dans ce meurtre de Gloucester tenant lieu de prologue et de palette. Une palette qui se déclinera avec force tout au long du spectacle à grands renforts de pétales rouges et de seaux d’eau. Le tout sur une scène quasi nue, simplement et justement aménagée avec des chaises, des échelles et praticables à roulettes (scénographie comme toujours opératoire d’Emmanuel Clolus).

« Ça va mec ? »

La pièce de Shakespeare compte une trentaine de personnages. Ils ne sont que sept acteurs et actrices de plusieurs générations (Jean Alibert, François de Brauer, Baptiste Dezerces, Pierre Stefan Montagnier, Thibault Perrenoud, Nicolas Pirson, Anne-Laure Tondu) dans le spectacle conçu par Guillaume Séverac-Schmitz, « directeur artistique » du collectif Eudaimonia. Clément Camar-Mercier signe la traduction, l’adaptation et la dramaturgie du spectacle. Ce dernier, pour la compagnie Kobal’t, avait traduit et adapté La Mouette de Tchekhov, un massacre (lire ici). Ici, c’est une autre histoire.

La traduction vise à rendre la langue de Shakespeare plus vive, plus orale et cela conduit, ici et là, à de belles réussites. Mais le traducteur veut aussi, à tout prix, glisser dans la poésie de Shakespeare des expressions du tout-venant d’aujourd’hui et là, comme pour Tchekhov, il se tire une balle dans le pied. Les exemples abondent.

« Comment te sens-tu ? Comment va le vieux John de Gaunt ? » demande le roi Richard dans la traduction (la dernière en date) de Frédéric Boyer (Tragédie du roi Richard II, éditions POL). Cela devient « L’âge te fait du bien, vieux Gand ? Ça va mec ? ». « Tout est devenu absurde / Plus rien n’est à sa place » (Boyer) dit York quand tout le monde complote contre le roi Richard parti guerroyer en Irlande ; cela devient « Mais quel bordel ! ». « Au travail, et demain le repos » devient « Encore un peu de boulot et après les vacances ! » ; les « bedeaux » sont des « clodos » ; « laisse-moi passer, femme insoumise » accouche de « dégage féministe ». Sans compter les « où est le problème » et autres « c’est quoi le problème ? » qui reviennent dans différentes bouches. Le problème, c’est que la poésie de Shakespeare est lacérée, cisaillée par ces sottises et que le spectacle perd beaucoup de sa force à multiplier ces effets plus putassiers que potaches.

Scène de "Richard II" © Guilermo Cuartero Scène de "Richard II" © Guilermo Cuartero
La pièce est l’histoire d’un roi qui grandit en perdant sa couronne. Jan Kott (Shakespeare notre contemporain, Julliard) allant jusqu’à dire que vers la fin de la pièce, Richard « atteint à la grandeur du roi Lear. ». Quand sa couronne royale commence à vaciller, Aumerle, le fils du duc d’York qui lui est resté fidèle (pas pour longtemps), le rappelle à l’ordre : « Courage, mon prince. Souviens-toi qui tu es. » Richard : « Oh oui : Je me suis oublié. / Je suis bien le roi pourtant » (Boyer). Cela devient : « Ah oui, tiens : je suis le roi, c’est ça ? Une pédale royale, oui ». A quoi bon ajouter ça au texte ? S’offrir un effet ? C’est d’autant plus inutile que le corps de l’acteur (Thibault Perrenoud) montre abondamment cette part du personnage.

Le jardinier et le palefrenier

Certaines scènes ont été supprimées, d’autres raccourcies et c’est bien agencé. Ailleurs, en raison de la suppression de certains personnages, des répliques changent de bouche, là c’est parfois plus acrobatique.

C’est aussi sans doute au nom de l’efficacité scénique que deux scènes apparemment inutiles sont biffées, deux beaux temps d’accalmie. A la fin de l’acte III, la suppression de la scène entre la reine et sa servante entraîne celle de leur rencontre avec le jardinier et de ses aides. Le jardinier annonce à la reine que le roi a été fait prisonnier, faute d’avoir comme lui nettoyé son jardin en taillant les branches superflues, en saignant l’écorce des arbres fruitiers une fois l’an. Shakespeare excelle dans ces personnages du peuple qui exercent un métier le temps d’une scène et disent ce qu’il faut dire. Autre scène, à la toute fin de la pièce apparaît l’ancien palefrenier de Richard. Il est venu de York pour le voir dans la tour de Londres et il raconte avoir vu en chemin le nouveau roi (Bolingbroke) défiler dans les rues de Londres chevauchant Barbarie, le cheval de Richard que le palefrenier avait dressé. On parle cheval. Petit moment de répit et de poésie avant que le palefrenier sorte, expulsé par le gardien, et que les assassins entrent.

On peut d’autant plus regretter la suppression des ces scènes et les facilités de langage énoncées plus haut que le metteur en scène et le traducteur-adaptateur ont travaillé la main dans la main et co-signent un texte dans le programme où il est justement dit que Richard « abandonne totalement l’addiction au pouvoir éternellement lié au sang, pour pénétrer dans un autre monde, fou, féerique, malade du verbe ».

Le verbe n’est pas toujours au rendez-vous, loin s’en faut ; la mise en scène apparaît plus assurée. La fin de Richard faisant écho à celle de Gloucester au prologue est de toute beauté. Il en va de même pour la scène centrale, celle de l’abdication et des papiers que l’on veut à toute force faire signer au roi, reconnaissant ses crimes. Une scène qui sera censurée par le pouvoir royal anglais dans plusieurs éditions des pièces de Shakespeare. Une scène qui préfigure tous ces procès aux aveux extorqués dont le XXe siècle a été si friand et que ne dédaigne pas le XXIe. Richard ne passe pas comme Eltsine un pacte avec Poutine pour lui laisser la couronne. Richard ne signe pas. Il n’obéit plus aux règles, aux codes. Il n’est plus rien. Il est tout. Et rien. Comme il le dit dans la scène fameuse du miroir. Ici le miroir est figuré par un peu d’eau que l’on verse doucement sur la scène. Ah, si tout le reste pouvait être à la hauteur de ce geste !

Le spectacle créé au Théâtre de l’Archipel de Perpignan était à l’affiche de la Maison des arts de Créteil la semaine dernière. Suite de la tournée : du 27 fév au 1er mars à la Coursive, la Rochelle ; du 15 au 24 mars au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon ; les 28 et 29 mars, Piscine de Châtenay-Malabry ; les 4 et 5 avril au Théâtre d’Angoulême.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.