David Lescot à l’écoute de deux vieux enfants rescapés du ghetto de Varsovie

Paul Felenbok est né en 1936 à Varsovie, au 8 de la rue Leszno. Mais il ne se souvient pas  de cette rue, dit-il à David Lescot qui l’interroge sur vie.

 © Vincent Poncet © Vincent Poncet

A l’époque, au tout début des années 40, il était un petit enfant. Tout ce qu’il sait de cette rue, c’est en lisant le roman Le Pianiste de Władysław Szpilman qu’il l’a appris, plus tard. Roman Polanski était aussi un enfant à l’époque, à Cracovie, l’autre « capitale » polonaise. Juifs tous les deux, Paul a connu le ghetto de Varsovie, Roman celui de Cracovie.

Des histoires de chaussures qui font mal

Polanski dit avoir beaucoup puisé dans les faits infinitésimaux qui lui restent de cette époque pour  adapter Le Pianiste, sans doute son film le plus autobiographique (2002). Des entretiens accordés à l’époque, je me souviens  surtout d’un détail : Polanski racontait qu’il aimait s’allonger sur les genoux de sa mère mais que cette dernière lui interdisait d’enlever ses chaussures car il fallait toujours être prêt à déguerpir, à fuir, alors qu’il n’avait qu’une envie, c’était de les ôter, ces satanées chaussures. 

Wlodka Blit-Robertson, l’autre personne que David Lescot a interrogée, raconte elle aussi une histoire de chaussures. Comme son cousin Paul Felenbok, sa sœur jumelle et elle ont pu quitter le ghetto de Varsovie juste avant l’insurrection. Les enfants ont été cachés et ballotés séparément de maisons en maisons dans des villages. A la fin de la guerre, quand l’Armée rouge  a chassé les troupes allemandes, Wlodka  est revenue à Varsovie, parfois dans une charrette tirée par un cheval, le plus souvent à pied. « J’avais du mal à marcher, à cause des sandales que je portais, c’était toujours l’hiver. » Des sandales en hiver. Ce sont de tels détails tenaces, plus que bien des chiffres ou des faits dûment répertoriés, qui font comprendre ce qu’a pu être la vie de ces enfants juifs en constant danger de mort dans un temps où la mort était comme l’autre versant de la vie, comme le dit Paul.

Un détail a particulièrement frappé David Lescot et il nous ébranle quand on l’entend. Paul et une partie de sa famille ont, à un certain moment, trouvé refuge dans une cave de la banlieue de Varsovie, une cave sous un immeuble en construction. Pas question de sortir. Peur des Allemands, peur aussi des Polonais qui risquaient de les dénoncer. Un associé du père de Paul (joaillier, y compris dans le ghetto) meurt. On l’enterre dans la cave. La nuit, quand Paul se lève pour aller aux toilettes, il est saisi de frayeur, il craint de rencontrer le fantôme du mort.  Wlodka, elle, raconte que, réfugiée dans une famille de paysans pauvres et analphabètes ignorant qu’elle est juive (en fait, ils le savaient, elle l’apprendra des années plus tard), raconte aux autres enfants des contes d’Andersen qu’elle connaît quasi par cœur. Les deux témoignages troués du cousin et de la cousine, recueillis séparément et restitués  par fragments se croisent parfois, se prolongent, s’éclairent mutuellement.

Une infra mise en scène

Jusqu’à ces dernières années, ni Paul Felenbok (qui vit à Clamart) ni Wlodka Blit-Robertson (qui vit à Londres) n’avaient  voulu raconter leur histoire. L’âge venant, l’échéance se rapprochant, faisant partie de « ceux qui restent », ils ont souhaité parler, on allait alors « fêter » le soixante-dixième anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie. David Lescot les a écoutés et enregistrés à la fin 2012 (leurs témoignages, présenté par Lescot paraîtra chez Gallimard dans quelques mois). Il n’a jamais voulu réécrire leurs propos, encore moins les dramatiser, en faire une pièce de théâtre comme il sait faire. « Je ne voulais pas parler pour eux. Je voulais parler avec eux. » Oui, mais comment faire ?

Sa proposition titrée Ceux qui restent, tout en délicatesse, est à la fois juste et simplement lumineuse. Deux chaises, une actrice (Marie Desgranges), un acteur (Antoine Mathieu). Les chaises regardent le public mais elles ne sont pas côte à côte. La plus éloignée est celle de  la personne qui pose des questions à celui ou celle qui est devant, en léger décalé. La plus proche du public est la chaise de celui ou celle qui se souvient et raconte par bribes sans regarder le public, dans un espace mental. Un dispositif qui rappelle celui de la cure psychanalytique. Tour à tour  Marie Desgranges et Antoine Mathieu deviennent témoin et intervieweur. Cela s’accompagne d’un rituel discret et précis fait de détails (lunettes pour lui, châle pour elle), de regards furtifs au moment de la permutation des places et des rôles, et de gestes (les jambes qui se croisent de concert quand ils s’assoient). Grâce à cette infra mise en scène et au talent des deux acteurs d’un tact infini, le théâtre s’insinue juste ce qu’il faut (ce je-ne-sais-quoi et ce presque rien, pour paraphraser Vladimir Jankélévitch). Loin de tout pathos, il est là, désarmé et désarmant, dans son plus simple appareil. Laissant sortir de ces corps les mots faillibles de la mémoire qui, comme un vieux moteur resté à l’arrêt, a des toussotements, des ratés, des trous dans l’embrayage, et qui, soudain s’emballe pour de nouveau caler et repartir.

Pas d’explications. Entre le Bund, les réseaux, une mère sioniste et un père antisioniste pour elle,  les passeurs, les profiteurs, les courageux, des Ukrainiens aidant les nazis dans leurs méfaits, la résistance polonaise décrite par Paul comme à la fois nationaliste, antisémite et antisoviétique, entre ceux qui veulent aller vers l’Est et ceux qui iront à l’Ouest, le polonais et le yiddish, on peut se perdre. On se perd. Qu’importe. Les historiens, des témoins plus âgés à l’époque, dans de nombreux livres, racontent plus globalement, expliquent, à commencer par Marek Edelman et son épouse que l’on croise furtivement dans ces témoignages. Le théâtre, lui, traque avec précaution les paroles de ces deux personnes aujourd’hui âgées qui se souviennent de leur enfance chavirée.

Ceux qui restent, au Théâtre de la Ville, jusqu’au 21 mars puis du 20 au 30 mai (jauge limitée), 01 42 74 22 77.

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