« Liberté à Brême » ou l’émancipation de la femme par le meurtre

Comme toute grande pièce « Liberté à Brême » de Rainer Werner Fassbinder est une œuvre caméléon. Elle change avec le temps car le regard que l’on pose sur elle évolue. Ainsi de Geesche, l’héroïne de la pièce, mise en scène par Cédric Gourmelon, portée magnifiquement par Valérie Dréville.

 

Scène de "Liberté à Brême" © Simon Gosselin Scène de "Liberté à Brême" © Simon Gosselin

« Au début, ma position était assez radicale, aimait à dire Rainer Werner Fassbinder. Je faisais des mises en scène au théâtre comme si c’était du cinéma et puis je tournais le film comme si c’était du théâtre; j’ai fait ça avec pas mal d’obstination ». De fait, invité à mettre en scène un spectacle à Brême, il écrit Liberté à Brême et met en scène cette pièce au théâtre de Brême en 1971 avec sa troupe de l’Antitheater. L’année suivante, il filme la pièce pour la télévision avec la même distribution.

"Tu es ignoble O dieu que tu es ignoble"

« L’action se passe à Brême en 1820 » écrit Fassbinder en préambule. De fait, il reprend un fait divers qui s’est passé à l’époque: une certaine Gesche après avoir empoisonné son entourage est condamnée à mort et exécutée. La Geesche (avec deux e) de la pièce est, bien sûr, plus fassbindérienne qu’historique.

Sa Geesche est une meurtrière, certes, mais chacune de ses mises à mort (par tasse de café ou thé empoisonnée) est une révolte. Contre l’autorité de ses maris successifs, de son père, de sa mère, de son frère, contre  l’aveuglement de sa sœur, etc. Et, plus globalement, contre les conditions faites aux êtres de son sexe : celle d’être, de bien des façons, les esclaves (des hommes et de leurs lois), de n’avoir aucune autonomie, indépendance, responsabilité hormis celle de faire et d’élever seule des enfants. Geesche n’accepte qu’une soumission: celle à Dieu. Chaque scène d’empoisonnement s’achève par une prière à genoux devant un crucifix avec souvent le bonus d’un chant religieux.

Tout cela aurait pu conduire à un drame réaliste, cela n’est évidemment pas le cas chez Fassbinder, à la scène comme à l’écran. Changement de plan, changement d’éclairage, tout va très vite et comme inéluctablement. « Par un principe d’exagération et d’accélération, il nous balade du drame au burlesque, à la farce macabre » analyse avec raison Cédric Gourmelon qui met en scène Liberté à Brême avec Valérie Dréville dans le rôle omniprésent de Geesche (elle ne quitte pratiquement pas le plateau).

« Elle connaît son seigneur et maître, la femme. Va chercher du Schnaps » dit Miltenberger à Geesche, son premier mari. « Tu pense trop pour une femme. Ça fatigue la tête » lui dira le second. « La femme peut apprendre beaucoup de choses, jamais elle ne trouvera plaisir à travailler » argue son frère Johann qui veut reprendre en main l‘affaire familiale dont elle a pris les rennes après la mort (café ou thé empoisonné) de son père. A quoi elle répond : « je ne lâcherai pas les affaires. Jamais. Je vivrai ma vie comme je l’entends. Vivre sa vie, Johann, doit être l’ambition de tous les êtres humains. Et une femme est un être humain, même s’il y en a trop peu, hommes ou femmes, qui le sachent ».

"Bois ton café et considérons le problème à froid"

L’actrice prend un immense plaisir à jouer ce personnage qui passe de femme battue à la première scène, à, progressivement, la femme de combat (à la maison, au lit et dans l’entreprise) , usant de la seule arme fatale dont elle dispose en tant que femme que l’on voudrait reléguer au foyer : le poison versée dans le breuvage qu’elle a préparé. Avant

Scène de "Liberté à Brême" © Simon Gosselin Scène de "Liberté à Brême" © Simon Gosselin
l’acceptation de son sacrifice résumée dans cette superbe phrase finale avant de s'agenouiller devant Dieu : «  à moi de mourir maintenant ».

Même si Geesche n’est pas la Gesche du fait divers, « jouer un personnage qui a vraiment existé » entraîne une « tension dans l’imaginaire entre les différentes époques, la réalité, le rêve. La vérité se déplace, l’histoire s’actualise, interroge le présent » , analyse Valérie Dréville qui poursuit : « Le rôle est appréhendé dans ses contradictions. Est-elle folle ? Visionnaire ? Ou simplement une dangereuse serial killer ? ». La force de son travail d’actrice c’est de ne pas choisir mais d’ouvrir tour à tour chacune de ces possibilités sans s’y enfermer. Travail d’orfèvre que ne peuvent pas effectuer avec autant d’aisance les autres acteurs tous à louer cependant (Gaël Baron, Guillaume Cantillon,Christian Drillaud, Nathalie Kousnetzoff, Adrien Michaux,François Tizon, Gérard Watkins), incarnant des personnages plus éphémères et moins complexes. D’autant que la mise en scène les encourage trop à accentuer le trait.

Mais c’est aussi que notre époque change le regard sur cette pièce sous-titré ironiquement « tragédie bourgeoise » par Fassbinder. On voit tout autrement Liberté à Brême baignés que nous sommes par la vague Mee-too, les dénonciations d’abus sexuels et de violence faites au femmes, de mouvements comme Femen, l’exigence de parité et d’égalité salariale, etc. Le combat de Geesche a beau s’abîmer dans une folie meurtrière qui lui donne le vertige, c’est la figure de libératrice qui domine. Quel qu’en soit le prix, on se surprend à être toujours de son côté, en empathie (c’est facile, on est au théâtre, on sait que les acteurs se relèvent après la mort de leur personnage). Si bien que lorsque arrive le moment rituel où Geesche propose une tasse de café ou (empoisonné) à la personne qui est en face d’elle, le public rit à n’en plus finir. Extraordinaire avatar du comique de répétition. Fassbinder, ce visionnaire, aurait adoré.

Vu au Théâtre National de Strasbourg où Valérie Dréville est artiste associée, le spectacle sera à l’affiche du Théâtre de Gennevilliers du 20 au 30 mars.

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