Le jeune homme qui ne vieillit pas et le bébé qui parle comme un adulte

Rien de commun entre la pièce « Hermann » de Gilles Granouillet mise en scène par François Rancillac et « Je me suis assise et j’ai gobé le temps », pièce écrite et mise en scène par Laurent Cazanave, sauf l’essentiel : le théâtre a tous les droits. Dans l’une, le jeune Hermann aura à jamais 25 ans ; dans l’autre, un bébé se souvient, par le menu, de sa naissance.

En 2002, quand François Rancillac en tandem avec Jean-Claude Berutti prend la direction de la Comédie de Saint-Etienne, Gilles Granouillet, un Stéphanois de naissance qui n’a jamais quitté sa ville, écrit des pièces à demeure. On le connaît bien à la Comédie ; le précédent directeur l’avait associé à l’aventure. On ne vire pas un Stéphanois de sa ville, d’autant que la nouvelle direction bicéphale apprécie son écriture. Elle le garde, il va sans dire. C’est le début d’une longue amitié et collaboration. Rancillac va mettre en scène cinq pièces de Granouillet. Et quand Rancillac, passé de Saint-Etienne à la direction du Théâtre de l’Aquarium, achève cette seconde grande aventure, il retrouve le statut de compagnie. Et sa première idée est de monter une pièce de Granouillet dont il avait été le premier lecteur et qu’il aime particulièrement : Hermann. Bénissons saint Etienne, le premier martyr des Chrétiens, car sans la ville qui porte son nom Granouillet et Rancillac n’auraient peut-être jamais eu l’occasion de se rencontrer, ce qui aurait été dommage. Ces histoires de rencontres qui vous bouleversent l’existence, c’est un peu ce qui se trame dans Hermann.

Hermann aura toujours 25 ans

Quand la jeune neurologue Léa Paule (Claudine Charreye) se retrouve devant un jeune homme à l’accent russe que la police a ramassé dans la rue, on lui dit que l’individu ne se souvient de rien, sauf de son nom, Hermann, et de celui d’une femme, Olia Maidena. La pièce aurait pu s’arrêter à ce dialogue de sourds, c’était compter sans le métier de Gilles Granouillet et son art d’accommoder les pièces. Olia... Olia… Léa Paule se souvient alors que la femme d’un radiologue du CHU, Daniel Streiberg (Daniel Kenigsberg), porte ce prénom, peu commun sur le territoire français. Et de surcroît elle parle français avec l’accent russe. Léa rencontre Olia. Le nom d’Hermann trouble cette dernière mais elle refuse de le rencontrer quand elle apprend qu’il n’a que 25 ans. Granouillet sait semer des indices comme un jardinier des graines. Léa insiste. Bref, arrive le moment où Olia (Lenka Luptáková) voit Hermann (Clément Proust).

Le soir même, Hermann disparaît. Léa court au domicile du docteur Streiberg (je vous laisse découvrir le gag de leur rencontre lorsque vous verrez le spectacle) lequel lui apprend que sa femme Olia vient de le quitter. Pas pour aller se faire un cinoche avec ses copines (c’était au temps d’avant), non, elle vient de le quitter tout court. Le docteur est dévasté, Léa s’attarde. Trois jours après, elle y est encore.

On apprendra bientôt que Boris Hermann n’était plus le même lorsqu’il revint de son service militaire effectué en Afghanistan lors de la guerre menée par les Soviétiques. La jeune Olia avait connu son fiancé à l’université de Moscou. Lorsqu’elle le retrouve, c’est un autre homme, moins que l’ombre de lui-même, complètement anéanti par la guerre. En perdition, devine-t-on, Olia acceptera, de guerre lasse si l’on peut dire, d’épouser le cardiologue Streiberg. Ce dernier, las des putes tarifées françaises, est venu s’acheter une femme à Moscou. Le temps file dans tous les sens, Granouillet aime chahuter la chronologie.

On comprend donc quOlia qui n’est plus une jeune fille depuis longtemps, a retrouvé son Boris Hermann. Pas l’homme qui aurait dû avoir comme elle dans les 45 ans, mais bien celui de sa jeunesse, un bel homme qui a et aura éternellement 25 ans. C’est ce que constatera Olia, éberluée tout comme nous, lorsque, par hasard, treize ans plus tard, mariée depuis plusieurs années avec le docteur Streiberg, elle entend la voix de Boris Hermann derrière une porte, elle la pousse : il est là, jeune, 25 ans à tout casser.

Rancillac parle de cette pièce (dont je ne vous ai pas dévoilé tous les ressorts) comme d’un conte. Un conte en milieu hospitalier, il fallait oser le faire, Grenouillet l’a fait, et Rancillac, avec un team au jeu efficace, a bien mis en scène le vacillement du temps qui est l’épine dorsale de la pièce.

Un bébé qui parle comme un adulte

Difficile de ne pas penser à Claude Régy en entendant parler de Laurent Cazanave. Ancien élève de l’école du Théâtre national de Bretagne (il en est sorti en 2009, a joué dans des spectacles signés Stanislas Nordey, Christine Letailleur, etc.), en 2017 il fut, en effet, l’unique acteur, de Brume de dieu (lire ici), l’un des derniers spectacles de Claude Régy. Mais Cazanave écrit aussi. Des pièces. Où « il n’y a pas d’actions à proprement parler », écrit-il, où il est « difficile à la lecture de voir l’intérêt théâtral du texte » et il aime « travailler sur les non-dits, les silences, la gêne, les regards de peur mais surtout d’amour et d’incompréhension », on pense encore un peu à Claude Régy mais on a tort : Cazanave n’est plus là l’acteur vibrant que l’on a connu, mais un auteur qui tente de façonner un univers.

Six ans avant Brume de dieu, Cazanave avait fondé sa compagnie La Passée (dont il n’est pas l’unique metteur en scène), écrit et mis en scène une première pièce, Tes yeux se voilent, en 2011, puis Tous les enfants veulent faire comme les grands en 2018 et aujourd’hui Je me suis assise et j’ai gobé le temps. Trois pièces ; il lui reste du chemin pour avoir le métier d’un Granouillet qui en a écrit une bonne trentaine.

Cela se passe autour d’un repas. Celui rituel du dimanche. Outre la forme théâtrale telle qu’on l’a vue sur la scène du Théâtre 14 (la compagnie de Laurent Cazanave est l’une des trois compagnies à profiter cette saison de « Incubateur maison » qui les accompagne à tous les stades de la production et de l’exploitation de leur spectacle). Cazanave a conçu une « forme performative », avec « repas inclus » donnée dans les lycées hôteliers où la compagnie a travaillé à Paris et à Dinard.

Le repas du dimanche réunit un couple, Samuel (Thomas Bouvet) et Marion (Johanna Hess) ainsi que Louis, le Papy râleur et buveur (Brice Beaugier), père de Marion, qui aurait préféré un gendre plus rentre-dedans que l’introverti Samuel. Le couple vient d’avoir un enfant, un bébé qui n’a pas encore la parole et à qui on parle un peu bébé, un petit bout en partie nourri au sein quand le lait veut bien sortir et que l’enfant ne morde pas trop le téton. Elle (c’est une fille) vient d’avoir 8 mois et on en profite pour fêter ça. L’arrivée de la petite Azzilise, comme souvent, a déstabilisé le couple. Le mari cherche sa place dans le trio, se sent exclu, etc. Le Papy, depuis la mort de sa femme trois ans plus tôt, semble attendre la sienne et, en attendant, picole. Sa fille veille sur lui ; trop, pense Samuel. « J’ai envie de revenir en arrière. De nous retrouver. Ça fait combien de temps que l’on n’a pas fait l’amour ? », dit-il. Et sa femme Marion : « Depuis la naissance de la petite, il [Papy] a changé. On a tous changé. Il ne me regarde plus comme sa fille. Samuel ne me regarde plus comme une femme. Je suis une mère. Je me remets difficilement de l’accouchement, c’est vrai. »

Avant que le spectacle ne commence, les acteurs suscités ont débarrassé la scène d’un tas de jouets : ballon, peluches, etc. Reste la table du repas, centrale. Nichée sous la table - l’un des endroits préférés des enfants - une fille sort de sa cachette. On le comprend sans attendre, le bébé, c’est elle (Raphaëlle Damilano). Elle chuintera, mugira, mais tout de suite elle parle. Elle commence par raconter comme elle est née, comme elle a poussé son premier cri, « le bruit arrive/Les pleurs/Le sang/ La chair/ Un corps en expulse un autre/ Un corps se sépare d’un autre/ Tant de temps à tout partager/... ». Dès lors, la pièce, bien servie par ses interprètes, tricote deux vecteurs. Celui souvent prévisible d’un repas de famille un dimanche avec au menu un poulet-pommes de terre, et celui incongru, étonnant du bout de chou qui parle comme vous et moi et même, mieux, comme un.e pédiatre, : « c’est l’expérience qui déterminera l’évolution de mon cerveau. Mon comportement est mon seul mode de communication », dit le bébé. Et c’est à ce bébé- que le Papy parle en tête-à-tête : « Contrairement à toi, mes dents vont tomber. Mon corps va fuir. Je porterai peut-être des couches, comme toi. » A la fin des fins, c’est la dernièree qui aura le dernier mot : « je suis le centre. Le point de rencontre et le point de rupture. Je suis celle autour de qui on s’agite », dit Azzilise. Comme le jeune homme qui ne vieillit pas de Granouillet, ce bébé qui déborde de savoir, de lucidité et de mots de Cazanave, piège la vraisemblance, alors le théâtre boit du petit lait.

Hermann, spectacle vu au Théâtre des 2 rives de Charenton-le-Pont où il devait être créé le 5 mars, lors d’une représentation réservée aux professionnels et aux journalistes. Les représentations au Chambon Feugerolles en co-accueil avec la Comédie de Saint-Etienne les 25 et 26 mars sont annulées, il en sera sans doute autant en avril, le 7 à la scène nationale de Thonon-Evian, le 13 à Franconville, le 15 à Bagneux voire le 6 mai à l’Onde de Vélizy-Villacoublay. Tournée la saison prochaine en cours de construction.

Je me suis assise et j’ai gobé le temps, spectacle vu dans les mêmes conditions au Théâtre 14 où le spectacle devait être à l’affiche du 2 au 6 mars. Représentations au sein du lycée hôtelier Guillaume Tirel à Paris, les 9, 15 et 22 mars, puis en avril-mai (dates à préciser) trois représentations au lycée hôtelier de Dinard. Suite à l’étude.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.