Disparition de Judith Malina, âme du Living theatre

Judith Malina qui avait cofondé le Living theatre avec Julian Beck en 1947, vient de s’éteindre dans le New Jersey à 88 ans.

Judith Malina et Julian Becj dans les années 90 © dr Judith Malina et Julian Becj dans les années 90 © dr

Judith Malina qui avait cofondé le Living theatre avec Julian Beck en 1947, vient de s’éteindre dans le New Jersey à 88 ans. Ainsi commence-t-on habituellement une nécrologie. Mais cette phrase normative ne ressemble pas à cette femme hors normes qui, il y a encore quelques saisons, infatigable, était de passage à Paris (et ailleurs dans le monde) pour rencontre des jeunes groupes d’acteurs impressionnés sans doute de côtoyer cette page vivante de l’histoire du théâtre qui vivait dans le présent, l’intensité du présent.

Au fil des années, Judith Malina, qui était de petite taille, s’était rapetissée le grand âge venant, comme si son corps concentrait en lui et se résumait à une phénoménale boule d’énergie. Il y a quatre ans, un cinéaste lui avait consacré un film titré « Love and Politics » deux mots qui cernent son rapport à la vie et au théâtre.

La rencontre avec Julian Beck

Née en 1926 en Allemagne, son père rabbin émigre à New York avec sa famille, deux ans plus tard. Très jeune, elle suit les cours d’Erwin Piscator (autre émigré), apprend auprès de lui que le théâtre peut être un levier pour se développer soi-même au contact des autres, agiter les consciences, propulser des idées. Celles de la jeune Judith Malina tournent autour de la non-violence et de l’anarchie, elle y restera fidèle toute sa vie.  

L’amour, elle le rencontre à 17 ans auprès de Julian Beck (en 1943), ils auront deux enfants, et accoucheront ensemble du Living theatre, un théâtre réfractaire à tout ce que véhicule le mot Broadway.

La liberté est au cœur de leurs spectacles qui s’appuient souvent sur des textes (comme « Antigone » de Sophocle revue par Brecht) mais s‘en libèrent. Liberté du peuple vietnamien, liberté de fumer de la marijuana  (« Connection »), liberté sexuelle (bisexuel, Julian a des amants, femme libre, Judith en a aussi), liberté des corps dénudés, pacifisme et antimilitarisme : « The brig » se passe dans une prison sur la base américaine d’Okinawa. Des barbelés, des cages  séparent les acteurs « prisonniers », du public. Le Living theatre, va initier un théâtre qui non seulement interpelle les spectateurs, mais leur demande de participer, d’être acteurs, acteurs de leur vie.

Les heurts avec les autorités américaines se multiplient, une procédure judiciaire chasse l’autre, ils décident alors de s’exiler en Europe. Ils y emportent des spectacles comme « Small mysteries », vont créer une version très  personnelle des « Bonnes » de Genet à Berlin, « un « Frankenstein » à Venise. Ils y resteront cinq ans jusqu’en 1968 et l’épisode, cent fois narré,  de leur séjour controversé au festival d’Avignon à l’invitation de Jean Vilar, l’interdiction maladroite de leur spectacle « Paradise now » qui met le feu aux poudres.

Anarchie et non-violence

Avant de quitter la direction de l’école théâtrale du Théâtre National de Bretagne Stanislas Nordey avait jeté leurs textes (difficilement trouvables en librairie) en pâture aux élèves pour leur spectacle de sortie corrigeant ainsi l’image figée en juillet 68 que l’on avait trop souvent du Living. Le spectacle se terminait, avec raison, par un texte d’Antonin Artaud qui fut l’une de leurs constantes références. On y entendait le mot « révolution » sur un mode incantatoire, un mot magique porteur de rêves

Judith  Mlaina et Julian Beck © dr Judith Mlaina et Julian Beck © dr
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Ils reviennent  alors sur le continent américain, effectuent une tournée mouvementée au Brésil (deux mois de prison). La troupe est dissoute puis reconstituée, en 1985, Julian Beck meurt (cancer). Il est remplacé par Hanon Reznikov, un amant de Judith qu’elle épouse trois ans plus tard, il mourra en 2008.  Loin de se retirer, Judith Malina continuera seule.

Parallèlement, de façon sporadique, elle poursuit une carrière d’actrice. On la voit dans un épisode des « Soprano », dans « Dog day afternoon » elle  est la mère d’Al Pacino  pour qui elle est, selon ses mots, une « source d’inspiration ».

C’est peut-être le mot clef.  Le Living fut un théâtre de groupe, une tribu non repliée sur elle-même mais ouverte au monde, aux autres. Ses membres auront rêvé d’un théâtre libérateur, d’un corps politique de l’acteur, acteur de la cité. Judith Malina  y ajoutait sa touche, un étonnant mélange d’anarchisme et de non-violence. Le Living, par son esprit, sa démarche, sa radicalité plus que par ses spectacles, fut un exemple pour d’autres, à New York et un peu partout dans le monde

A 80 ans, Judith Malina jouait encore la princesse dans « Opérette » de Gombrowicz, une production de la Mama théâtre d’Ellen Stewart, autre figure légendaire, disparue il y a trois ans. Derniers feux d’une époque.  

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