Mains d’œuvres plaide «Innocence»

Après sa première mise en scène remarquée d’une pièce de Gabriel Calderón, Sarah Calcine s’empare d’« Innocence », une pièce de l’Allemande Dea Loher. Elle voulait en proposer une version itinérante dans Saint-Ouen. Elle a dû se replier dans les locaux de Mains d’œuvres et alentour, pour cause d’intempéries municipales.

Depuis une coursive tenant lieu de plage donnant sur la mer (en fait, une vue de Saint-Ouen avec en perspective le stade du Red Star), Elisio et Fadoul, deux jeunes immigrés noirs sans papiers voient une femme nue qui, nageant dans la mer, semble réclamer de l’aide. L’un ne sait pas nager, l’autre se demande si elle n’est pas de la police. Ils se déshabillent fébrilement mais leur nervosité les retardent ; au moment de se jeter à l’eau, ils ne voient plus rien. La femme s’est noyée. C’est ainsi que commence Innocence, une pièce de Dea Loher traduite et publiée en 2003. C’est ainsi que commence la mise en scène de cette pièce par Sarah Calcine dans les bureaux de Mains d’œuvres à Saint-Ouen, où le public n’a habituellement jamais accès.

De la faille à l’inexpliqué

Au milieu de la pièce, tandis que son mari Helmut fabrique des bijoux en s’aidant d’une loupe d’orfèvre, sa femme Ella monologue devant la télé dont elle a coupé le son et où parle le Président. Elle passe son temps à écrire des lettres au Président qu’elle n’envoie jamais. Dommage, car le dit Président aurait là matière à méditer. Coup de chance, elle parle comme elle écrit. « Je hais les systèmes, dit-elle. Je vais me consacrer entièrement au fragment, au lacunaire, au défectueux, à la faille, au résidu, à l’inexpliqué, au dépôt, au décomposé, au presque rien du tout isolé. Voilà le défi. Voilà la vie. Voilà le défi de la vie. La non-fiabilité du monde. »

Ce défi, la pièce Innocence le relève dans sa composition fragmentée et « lacunaire ». Des îlots cohabitent qui ne se croiseront pour certains que très tardivement. Outre les deux sans papiers, la noyée et le couple que l’on vient d’évoquer, voici Frau Habersatt qui s’invite chez un autre couple ne se consolant pas de la mort de leur fille assassinée et Frau Habersatt se présente comme la mère de l’assassin. Puis voici un jeune couple, Rosa qui souffre du manque de désir de son mari Franz qui cherche du travail et finira par trouver un emploi de laveur de cadavres à la morgue. S’invitera dans leur étroit logis, où le lit tient lieu de table, la mère alcoolique de Rosa qui perdra une jambe par morceaux au fil de la pièce. Voici encore Absolue, une jeune femme aveugle qui a perdu un livre en braille et un parapluie et attire tous les mâles regards la nuit venue lorsque, à la Planète bleue, un bar du port, elle fait un striptease.

Tous ces personnages sont sujets à la perte (de confiance, d’identité, d’un être cher, de la vue, etc.) et en manque de quelque chose (cela va de l’amour à la stabilité). Par bribes, la pièce organise leurs croisements, cela s’apparente à un échangeur autoroutier, très loin d’une pièce avec une intrigue qui progresse jusqu’à son terme de façon linéaire. Ici plusieurs fils se frôlent avant de faire pelote jusqu’à un dénouement qui reste ouvert.

Une mise en scène en éclats

Ce même défi, Sarah Calcine le relève à sa façon en organisant une mise en scène itinérante de la pièce. Cela devait se passer dans différents sites de la ville de Saint-Ouen autour de Mains d’œuvres : un café, un parc, les abords du stade... C’était sans compter sur la Mairie de droite, en délicatesse avec l’équipe de Mains d’œuvres (lire ici), qui a posé ici des interdictions et là, probablement, fait pression pour que les lieux choisis soient inaccessibles.

D’où le repli forcé, mais tout compte fait fort riche en possibilités, sur Mains d’œuvres et ses abords : épisode dans la rue, épisode dans le café en plein air de l’établissement, épisodes dans différents lieux intérieurs de l’établissement, lequel ne manque pas de recoins. Actrice elle-même et entourée d’excellents acteurs (Pauline Buttner, Pierre Deverine, Antoine Amblard, Nelly Pulicani, Arthur Viadieu), Sarah Calcine mène le projet à bien avec les moyens du bord en divisant la pièce en quatre épisodes qui peuvent être vus deux par deux, mais mieux vaut tout voir d’un coup.

Dea Loher met en scène des personnages qui oscillent entre ce qu’ils voudraient être et ce qu’ils sont, entre leur réalité, leurs croyances et leurs fantasmes, frisant parfois un fantastique érotique gommé dans la mise en scène de Sarah Calcine qui insiste en revanche, avec raison, sur le déplacement opéré par chaque personnage au fil de la pièce, entraînant donc dans un tourbillon ceux qui assistent à ce spectacle fragmenté en se déplaçant.

Innocence à Mains d’œuvres, intégrale vendredi 11 mai à 19h30, samedi 12 mai à 18h puis le samedi 16 juin à l’Atlast, Espace périphérique de la Villette.

Traduite par Laurent Muhleisen, la pièce est publiée aux éditions de l’Arche, 104 p., 13€.

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