A la Fonderie du Mans, les Volontiers nous abricotinent

Ailés des aléas de leur vie, bravant leur handicap, les acteurs des Volontiers réunis et accompagnés par Claudie Douet et Frode Bjornstad ont présentés à la Fonderie du Mans « Déroulé d’amours abricotinées ». Une soirée vraiment unique.

Scène de "Déroulé d'amours abricotinées" © Pablo Melocco Scène de "Déroulé d'amours abricotinées" © Pablo Melocco
Un bandonéon entre les mains, l’homme chaloupe tout en s’arrêtant ici et là sur l’un des plateaux de la Fonderie au Mans. A chaque station, il déploie l’instrument, puis le referme. Aucune note de musique mais un souffle, ou plutôt une respiration ample, généreuse, apaisante, contagieuse sort de l’instrument et apprivoise l’air de la Fonderie que nous respirons. C’est ainsi que commence Déroulé d’amours abricotinées par Les Volontiers donné un soir, un seul, mais quel soir à la Fonderie.

Une maturation lente

Les acteurs ne sont pas des comédiens professionnels mais des êtres à part entière, ayant chacun sa personnalité (affirmée, exubérante, rentrée, empêchée). Excepté deux d’entre eux qui sont en familles d’accueil, tous résident dans des foyers d’hébergement, de vie et d’accueil médicalisé de la Sarthe.

L’atelier de théâtre et de recherches les Volontiers est né en 2013 à la Fonderie du Mans sous l’impulsion de Claudie Douet (qui fait également partie du collectif Encore Heureux [lire ici] qui a aussi ses habitudes à la Fonderie et y reviendra prochainement) et de Frode Bjornstad. Elle est danseuse, il est acteur. Tous deux vivent au Mans et ont participé à différents spectacles du Théâtre du Radeau dont le dernier, Soubresaut, achève ces jours prochains son périple à la tente où le Radeau aime répéter.

Contrairement à d’autres qui, comme eux, travaillent avec des personnes en situation de handicap psychique ou intellectuel, les Volontiers ne partent pas d’un texte existant et n’ont aucun metteur en scène désigné. Dès le départ, la volonté de Claudie et Frode était de faire venir régulièrement ces personnes à la Fonderie et, se nourrissant de tout ce que ce lieu inspire et des inspirations et aspirations des uns et des autres, d’avancer ensemble. Dès lors, très vite, mais dans une maturation lente étalée dans le temps, ce que l’on nomme handicap n’en est bientôt plus un, c’est une source d’invention, un atout, un champ d’exploration, un tremplin. Chansons, danses, poèmes, traversées de Déroulé d’amours abricotinées, tout émane d’eux. Nommons-les : Frédéric Blottière, Linda Buain, Fabien Cassé, Stéphane Juglet, Jérôme Lebled, Jocelyne Lediguerher, Laurent Lemaitre, Lindsay Papin, Stéphane Perlinski, Clément Villa et Pascal Vovard.

Le titre du spectacle vient d’un poème de l’un d’eux, Clément Villa, 35 ans. Il ne sait ni lire ni écrire, mais des poèmes naissent en lui qu’il dicte à Victoria Horton qui mène des ateliers d’écriture au sein du groupe les Volontiers. « D’où est-ce que je viens ? / Je suis dans le givre de ma personne / N’appartenant qu’à moi-même », écrit-il dans son poème « Les profondeurs de la nuit et des étoiles et de la lune ». C’est un autre poème, « L’amour et la passion des abricots », qui a inspiré le titre du spectacle, lequel tourne autour de l’amour : « Pour tout le mal que tu te donnes à faire pousser des abricotiers / Je voudrais me prendre ton tricot et te caresser / Et t’abricotiner / Sentir ton doux parfum / Abricoté finement bien. / Que je t’aime Abricotine ! » Clément invente des mots comme « myrtillante » (à propos de Chloé, une femme aimée) ou crée le verbe « armoiser » : « Le soleil et l’orage s’armoisent comme des reflets. »

« Le théâtre a changé ma vie »

Stéphane Juglet qui écrit volontiers, intervient dans le livre que Victoria Horton a consacré aux Volontiers : « Quand je joue, j’oublie que je pourrais tomber. J’y pense un peu aux répétitions, pas du tout pendant le spectacle. Une fois, je suis tombé pendant le spectacle et je me suis relevé tout seul. C’était la chaise qui était derrière. Un petit problème de rien du tout : j’aurais pu m’effondrer, j’y pense maintenant. Mais non ! » écrit-il. Sur le plateau, un instant, Stéphane a vacillé, Linda était là pour le soutenir. Je le retrouve après le spectacle à la cantine de la Fonderie assis au bout d’une des deux grandes tables. Il est épuisé, heureux. « Le théâtre a changé ma vie », me dit-il. Sa voix grave, son visage émacié, ses yeux interrogateurs et comme inquiets me font penser au visage habité de Laurent Terzieff.

Tous n’ont pas le pouvoir d’invention langagière de Clément Villa et de Stéphane Juglet. Certains ont du mal à trouver le chemin des mots. Qu’importe. Celui-ci brandit une roue solaire, celle-là une mini guitare verte. Le spectacle Déroulé d’amours abricotinées est une promenade où comme des oiseaux les mots et les corps, même entravés ou difficultueux, se posent sur des fils, des clochettes, des tentures, un canapé ou un portique. Et volent vers nous. Accompagnés par la guitare électrique live de Pierrick Lefranc.

Parfois, le spectacle semble avoir germé des échauffements que mène Claudie Douet quand les Volontiers se retrouvent le samedi. Cela se fait, se défait, se reforme, se déforme ailleurs, autrement. Un air de ritournelle les réunit, passe une bicyclette, surgit une robe de mariée, chacun à son tour mène une danse bordée d’enfance. Ils sont là devant nous et, sans faire le mariole, atteignent une rare densité de présence. Ils débordent, ils accostent. Quelque part entre le souvenir mythique du Regard du sourd de Bob Wilson (spectacle né d’une rencontre avec un jeune autiste) et le souvenir récent de Soubresaut du Radeau. Vêtus de noir, Claudie Douet et Frode Bjornstad, restés sur le côté, les accompagnent de leur douce présence. Et quand un silence se prolonge, ils ne font rien pour le contrarier, au contraire. Les Volontiers sont chez eux à la Fonderie, ailés des aléas de leur vie.

Les Volontiers par Victoria Horton, éditions Les Contrebandiers, 116 p., 15€.

Une vie nouvelle de Clément Villa, éditions de La Corderie, 76 p., 8€.

Soubresaut, à la tente, lieu de création de la compagnie le Radeau, rue de la Foresterie au Mans, les 13, 14 et 15 juin à 20h, le samedi 16 à 17h suivi d’un bal.

Restitution de travaux d’atelier du collectif Encore heureux le 5 juillet à partir de 15h et le 6 juillet à partir de 11h à la Fonderie du Mans, entrée libre.

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