L’un des charmes des festivals comme celui d’Avignon, c’est que son bouquet de manifestations provoque des rapprochements fortuits, jette des ponts inopinés entre des artistes. Par exemple, 2666, le roman de Roberto Bolaño, si fortement mis en scène par Julien Gosselin évoque le poète autrichien Georg Trakl à la fin de son second volet « La partie d’Amalfitano » (le spectacle en compte cinq). On retrouve une référence soutenue à ce même poète dans le spectacle d’Angelica Liddell : « Que ferai-je moi de cette épée ? ». Ajoutons que ce même poète traversera de part en part le prochain spectacle de Claude Régy. Coïncidence ? Filiation ?
Les monologues d’Angelica
Quel rapport entre Angelica Liddell au Cloître des Carmes et Johnny Lebigot dont les œuvres sont exposées à l’hôtel de la Mirande ? Les deux sont programmés dans le Festival d'Avignon, soit. Plus intéressant, les deux questionnent la notion de beauté par des voies qui leur sont propres. En outre, ces deux artistes semblent mener une double vie. Sans le Festival, je n’aurais sans doute jamais songé à les réunir.
Qu’on lise le texte (il est publié) d’Angelica Liddell ou l’entretien constituant la « bible » de son spectacle, nulle part il est fait mention de ce que l’on voit sur scène en dehors de l’artiste et de ses monologues qu’elle débite rageusement en espagnol à une vitesse souvent foudroyante, après avoir posé en préambule, le spectacle (spectacle ?) de son sexe offert, jambes écartées face au public. C’est de là que je vous parle, peut-on comprendre, de cette fente, de cette origine.
Les séquences qui occupent la scène entre deux monologues peuvent apparaître dès lors comme des intermèdes. Ou inversement. On peut aussi y trouver avantageusement un dialogue contradictoire activé par le sous-titre du spectacle : « Approche de la loi et du problème de la beauté ». Ce qui se fait sous l’aile d’Hölderlin (« sans cet amour de la beauté […] l’Etat n’est qu’un squelette privé d’âme et de vie ; la pensée et l’action, un arbre écimé, une colonne tronquée ») et celle de Nietzsche.
Les six jeunes filles blondes
Sur scène, après un premier monologue de Liddell (où elle rêve que l’on viole son cadavre, qu’une queue s’excite dans sa chatte morte, etc.) entrent six jeunes filles blondes, d’abord toutes habillées d’une même tenue genre lycéennes internes d’un lycée catho intégriste ou bien genre jeunes détenues d’une prison pour femmes à régime sévère. Très vite, les voici nues (dommage que Matisse ou Picasso ne soient plus là pour les peindre), elles le resteront jusqu’à la fin du spectacle. Processions et rondes diverses se succèderont et, inoubliable, une magnifique et sidérante danse avec des poulpes tenant lieu tour à tour de perruque, de cache sexe, de foulard, de paille à aspirer, de collier voire d’excitant sexuel. Autour d’un cercle de feu, on les verra également sautiller sur place dans une chorégraphie on ne peut plus primitive, une danse qui se veut comme un hommage auxmorts du 13 novembre 2015 au Bataclan.
Angelica Liddell se trouvait alors à Paris, au Théâtre de l’Odéon. Les commandos meurtriers, les morts aux terrasses et dans la salle de spectacle la troublent, la déstabilisent. Son spectacle parle de cela. Comme il parle abondamment de ce qui l’occupait avant le 13 novembre : sa fascination pour le cannibale japonais Isseï Sagawa qui tua et mangea une étudiante néerlandaise à Paris. Déclaré irresponsable, il bénéficia d’un non-lieu, retourna au Japon où il écrivit plusieurs livres, tourna dans des films publicitaires pour restaurants où l’on consomme de la viande. Liddell est allée au Japon, sur ses traces. Dans le spectacle, elle cite quelques morceaux choisis (si je puis dire) des écrits de Sagawa où il raconte comment il mangea le corps en le cuisinant : sein au four (« ce n’est pas aussi bon que je l’espérais »), clitoris à la poêle. Elle lui écrit également une lettre : « Cher Monsieur Sagawa… »
« L’horreur a besoin de notre amour »
Fascination du mal et de l’horreur largement partagée mais ici publiquement revendiquée et poussée à l’extrême (comme toujours) par Liddell.
« L’horreur a besoin de notre amour », écrit-elle. Ou, à la suite de Nietzsche : « Ce qui rend l’homme grandiose / c’est la liberté offerte par la nature / non par la loi mais par la nature. »
En scène, également, trois Japonais (dont un fantastique danseur) que l’on verra dévorer chacun un poisson cru, et, silencieuse, impassible, une japonaise nue au visage blanc de geisha comme un cadavre en sursis. Plus tard entrera un chœur.
Quelques jours avant la tuerie de Paris, Liddell vit mentalement avec le corps dépecé de la néerlandaise et note : « Ce n’est qu’en écrivant que je me sens en sécurité. » Au soir du 13 novembre, Liddell dit avoir « avalé des flots de vin et de sperme ». Et commente : « c’est incroyable, la férocité avec laquelle on fait l’amour dans ce genre d’occasion, la proximité avec la mort nous excite. » Déchirée de contradictions, cette chrétienne qui ne croit plus en Dieu, se sent « seule responsable » des crimes du 13 novembre (et on peut trouver cela écœurant). Dans le même temps, elle écrit : « grâce au sang réel, à la violence réelle, j’ai retrouvé ma lucidité et le courage d’affronter la vérité, pour décrire la saleté, l’érésipèle mortel dans lequel je sombre. » Dans le spectacle, la femme écorchée qu’elle est semble piégée par la star du spectacle qu’elle est devenue, et nous renvoie l’ascenseur.
Liddell flirte avec les gouffres. « Je suis tellement effrayée que parfois je pense que j’ai le devoir de me tuer. » Le théâtre ne la sauve pas du désastre mais l’aide à se maintenir en vie en canalisant ses « démons ». Le suicide est là, en creux, non comme une issue mais comme une figure de rhétorique. Une fois encore, ce que Liddell met en scène est d’une telle beauté que ces scènes contrecarrent l’horreur parfois complaisante de l’autoflagellation de ses propos.
Un Johnny peut en cacher un autre
Johnny Lebigot lui aussi mène une double vie. Le jour et le soir, on le voit au Théâtre de l’Echangeur de Bagnolet qu’il codirige, accueillir des artistes prometteurs, suivre des aventures atypiques et rester fidèle à quelques-unes comme celle de la revue Eclair. La nuit, il disparaît dans les profondeurs du bois de Vincennes ou arpente les plages et les prairies de sa Manche natale. Il erre, il hume, il cherche des pépites de trois sous : morceaux de bois tordus, mousses agrippées à la roche, ailes d’insecte, plumes, champignons durs comme de la pierre, cailloux, cadavres de rongeurs, poissons réduits à l’état d’arête, épines, graines, résidus rejetés par la mer, butin d’ouragan chavirant les sols, les troncs et les futaies, os, éclats, graines, poussière, fils…
De retour dans l’atelier, il bricole, creuse, assemble, ordonne. Il ne peint pas des tableaux, il compose des tables, des bas-reliefs, des formes solitaires, des familles d’êtres recomposées, des collections de figurines hétéroclites. C’est léger comme un froufroutement de tissu vaporeux, merveilleusement aérien comme une libellule qui distribuerait ses ailes comme des cadeaux, miraculeux comme une luciole qui prendrait la pose en mourant, fin comme de la dentelle d’une trace de bave,fragile comme une goutte d’eau qui s’attarde sur une feuille d’arbre ou un brin d’herbe après la pluie. Il y a des masques, des paysages, des corps furtifs, des rencontres entre la pierre et le bois, entre une arête et une feuille. Il y a des nids, des gendarmes, des solitaires, des sentinelles, des navires volants. C’est à la fois minuscule et cosmique.
Avec la bienveillance des propriétaires, l’ensemble sous le titre D’une chute d’ange occupe l’hôtel de la Mirande, en particulier son sous-sol, mais aussi ses salons, ses couloirs, son jardin. La visite est fléchée et renvoie parfois à des tableaux vus dans les musées avignonnais.On va de nefs en alcôves. Lebigot pose des noms sur ces ensembles qui sont comme des mondes possibles. Ainsi une Nef des fous dont voici la composition : « bois flottés, diverses arêtes, ronds d’herbe, graines noires, suspension fil de nylon, hameçons ». Dans le patio de l’hôtel, on tombe sur La Baleine dont voici la composition : « coque de maripa, tête de requin, courge, algues, divers coquillages, écailles, carapaces de crevettes, plumes de poulardes et chapons, branchages, épines ; crins d’archet, frelons ».
Des œuvres très travaillées le plus souvent nées à partir de matières mortes, abandonnées. Ce qui n’est pas sans faire penser à certains poèmes de Georg Trakl…
Angelica Liddell, Que ferai-je de cette épée ?, Cloître des Carmes, 22h, jusqu’au 13 juillet.
Le texte est paru aux éditions Les Solitaires intempestifs,traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot, 112 p., 15 €.
Johnny Lebigot, D’une chute d’ange, Hôtel La Mirande, de 11h à 18h jusqu’au 24 juillet.