Avignon : «Kreatur » de Sasha Waltz versus « Grito Pelao » de Rocio Molina

L’une et l’autre sont des chorégraphes au talent reconnu et à la carrière bien établie. Dans leur dernière création, elles s’entourent de collaborateurs de talent et sortent de leurs habitudes. Tout devrait les rassembler et pourtant tout les oppose. Sasha Waltz signe un spectacle froid ; Rocio Molina signe un spectacle chaud.

scène de "Grito Pelao" © Christophe Raynaud de Lage scène de "Grito Pelao" © Christophe Raynaud de Lage
Etrange et passionnante expérience que de voir le même jour (c’est le charme des festivals) deux spectacles qui vous font passer du propre au chaviré, d’une esthétique domestiquée à l’impossible domestication d’une fougue inspirée, on passe des insipides slips couleur chair à un amas de tissus chiffonnés par le corps, on passe de la chorégraphe Sasha Waltz à Rocio Molina.

Couleur chair

Le nouveau spectacle de Sasha Waltz, Kreatur, est irréprochable. Après des années à se consacrer à l’opéra, elle revient à la danse avec les danseurs de sa compagnie et en s’entourant de partenaires de grande qualité : les musiciens du Soundwalk Collective, les lumières d’Urs Schönebaum et les inventions textiles à partir de métaux de l’artiste néerlandais Iris van Herpen. La chorégraphe dit avoir voulu pour Kreatur travailler sur « un langage physique nouveau » en s’inspirant des sensations procurées par la visite d’une ancienne prison de la Stasi. Tout ne va être sur le plateau que lutte de domination, soumission, humiliation, peur. « C’est une pièce assez sombre », dit la chorégraphe. Effectivement, elle sombre lentement mais sûrement.

Les danseurs et danseuses évoluent le plus souvent torse nu en petite culotte couleur chair. Les inventions d’Iris van Herpen égaient le spectacle. A partir d’improvisations, Sasha Waltz déplie avec métier une multitude de figures, autant de variations autour de l’humiliation faite au corps. Cela serait assez kafkaïen si on ne versait pas constamment dans une esthétique joliesse très maîtrisée. C’est un spectacle que l’on se contente de regarder mais qui ne nous traverse pas. Manquent la fracture, le tremblé, le vertige. Manque la nécessité intime, impérieuse.

Tout le contraire de Rocio Molina qui déclare : « Il est arrivé un moment où je ne trouvais plus aucun sens à ma vie, je n’avais plus envie de me battre pour quoi que ce soit, je me fichais du succès et, pour couronner le tout, j’avais perdu toute créativité » ou encore : « j’étais capable de répéter dix heures d’affilée, d’enchaîner dix représentations à la suite, mais j’ai cessé de sentir mon corps, j’ai perdu des cycles de sommeil, même au plan émotionnel je ne ressentais plus rien, c’était comme si mon corps économisait jusqu’à ses larmes. »

De cette crise est né un désir de changement. Ce spectacle est pour elle une façon de renaître, de recommencer à zéro. Autrement dit de naître une seconde fois à la scène et de faire naître : donner naissance à un enfant. Tout cela se mêle inextricablement dans Grito Pelao où, enceinte, Rocio Molino danse. Et l’enfant ? « Je ne peux pas choisir entre les deux, je choisis de danser cet enfant, de danser pour lui, de danser ensemble si possible ». Quand elle viendra se produite au Théâtre de Chaillot (elle y est artiste associée), sa grossesse sera très avancée. L’enfant dans son ventre sentira toutes les vibrations de son corps, martelant le sol avec ses pieds, faisant tournoyer ses bras et ses mains, jouant des hanches devant derrière « comme les hommes », dit-elle, olé !

L’eau du bain

Au début du spectacle, il est dit que cet enfant, elle l’a voulu toute seule, que la fécondation a donc été artificielle. C’est un spectacle intime mais au début non intimiste, quand il le devient dans la dernière partie du spectacle, quand le chant et la danse ne s’équilibrent plus, quand les comparses hommes sur le côté (guitare, compàs) s’estompent, l’intérêt faiblit, le spectacle s’amollit, Rocio Molino prend un bain et le spectacle boit la tasse. Mais avant ! Quel élan !

Changeant sa façon de faire, Rocio Molina a voulu dialoguer avec d’autres. Elle a rencontré la chanteuse et compositrice Silvia Pérez Cruz et ce fut déterminant. Grito Pelao est le fruit de leur complicité et de leurs talents mêlés. « De la douceur de mon lait / entre une hanche et l’autre hanche, / une hanche et l’autre hanche, / lève ! Et pause. / Et le poids de ma voix, /de la boue, / de ma chatte, / du ver qui fleurit. / rance et liquide / de cet amour animal / amour animal / Qui te serre et brûle. / et cède / tu cèdes / et glisse / tu glisses/ et tu danses », chante Siliva. Le corps assis, debout, couché de Rocio lui répond. Jusqu’à ce que leurs corps se mêlent sur le sol, comme s’enfantant l’un l’autre.

Une troisième femme complète le paysage, c’est Lola Cruz, la mère de Rocio Molina. Elles entrent ensemble sur le plateau. Se tenant à une table au fond de la scène, la mère, de dos, danse un taranto, sa fille, à l’avant-scène, accrochée à une chaise, reprend ses mouvements. Beau début. Par la suite, la mère se tiendra souvent au fond, assisr sur une chaise, elle ne fait pas tapisserie, elle tricote. Quand elle revient à l’avant-scène prendre sa fille entre ses bras, beaucoup de spectateurs pensent que c’est la fin du spectacle et applaudissent. Ils ont raison, cela aurait dû être la fin.

La danseuse et la chanteuses ne s’étaient jamais rencontrées. Elles se sont invitées mutuellement à voir ce qu’elles faisaient en scène mais aucune n’a osé entrer dans la loge de l’autre. Elles ont fini par se retrouver à Séville où Silvia a invité Rocio à venir danser à son concert. « Elle a débarqué. Elle est montée sur scène et nous avons commencé à improviser. C’était très fort, pour toutes les deux, c‘était comme faire l’amour, nous nous regardions et il y avait quelque chose de puissant, nous nous sommes enlacées et nous nous sommes dit : « je te connais »... et depuis nous n’avons pas arrêté ». La preuve par Grito Pelao.

Kreatur jusqu’au 14 juillet à l’Opéra Confluence (en face de la gare TGV, reprise en novembre-décembre à New York, en Autriche, au Luxembourg et en Allemagne, à la Villette du 17 au 20 avril 2019.

Grito Pelao jusqu’au 10 juillet, Cour du lycée Saint-Joseph, puis les 18 et 19 juillet au festival Grec à Barcelone, le 7 août au teatro Cervantes de Malaga, en septembre à Séville et Madrid, du 2 au 4 oct au théâtre de Nîmes, du 9 au 11 octobre au théâtre de Chaillot à Paris.

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