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Billet de blog 11 sept. 2015

Osiris : les mystères gisaient au fond de la mer

L’exposition « Osiris, Mystères engloutis d’Egypte » qui vient de s’ouvrir à l’Institut du monde arabe est doublement exceptionnelle. Pour la première fois, on approche très concrètement et en détails ces fameux mystères et non plus essentiellement de façon d’abord livresque.

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© Christoph Gerick@Goddio/hilti poundation

L’exposition « Osiris, Mystères engloutis d’Egypte » qui vient de s’ouvrir à l’Institut du monde arabe est doublement exceptionnelle. Pour la première fois, on approche très concrètement et en détails ces fameux mystères et non plus essentiellement de façon d’abord livresque.

C’est aussi la première fois que sont exposés avec force les résultats de fouilles sous-marines menées ces dernières décades au large d’Aboukir par l’IEASM (Institut européen d’archéologie sous-marine), dont le directeur Franck Goddio est le commissaire de l’exposition. Mystères d’une cérémonie et magie sous-marine s’entrelacent.

Pharaon boursouflé de coquillages

Tous les voyageurs ayant séjourné en Egypte ont tôt ou tard croisé le spectacle d’un champ de fouilles où, sous un soleil de plomb, travaillaient des êtres humains agenouillés en galabeya (nom égyptien de la djellaba) ou en short, mettant à jour un bout de poterie, les reliefs d’un mur et parfois un trésor. Ici, rien de tel. Tout se passe mystérieusement sous l’eau. La caméra explore le temps en explorant les fonds glauques et sablonneux, soulevant des siècles d’oubli. Alors, sous des boursoufflures de coquillages, on devine la forme d’un visage sculpté. On délaisse un instant l’image filmée, on tourne le regard et là, juste à côté, exposé et éclairé juste ce qu’il faut, se tient ce même visage de pierre, lequel, débarbouillé de sa gangue, apparaît dans sa simple splendeur.

Intelligemment, l’exposition mêle ainsi les films qui montrent le travail de découverte au fond de la mer, puis le lent travail qui s’ensuit à la surface. Et, palpable, le trésor mis au jour qui en résulte centré autour d’un fil conducteur imposé par le résultat des fouilles : les mystères d’Osiris (mystères, au sens théâtral).

Tout commence par un tweet pudique de Plutarque : « Osiris est le Nil qui s’unit à la Terre Isis et Seth la mer dans laquelle le Nil se jette, disparaît et se disperse. » L’affaire est un peu plus retorse et pimentée. Seth assassine Osiris le découpe en morceaux (quatorze ou quarante-deux, selon les enquêteurs). Isis, sa femme qui est aussi sa sœur, va patiemment rassembler les morceaux, tout comme dans l’expo on voit filmés les spécialistes recomposer le corps d’une statuette explosée dont on a retrouvé les morceaux au fond de la mer. Rassemblé, le corps d’Osiris reprend vie. « Te voilà reconstitué, Osiris que voici ! Tu as reçu ta tête. Tes os ont été recueillis pour toi, tes membres ont été ramassés, la terre a été extraite de la chair », lit-on dans les Textes des pyramides.

Deux villes enfouies

Après quoi Isis enlace son époux devenu, post-mortem, le maître absolu de l’au-delà, et arrive ce qui devait arriver : Isis accouche d’Horus, lequel va vaincre Seth et recevoir l’Egypte en cadeau. Tout cela va générer un culte qui allait se manifester sous bien des formes et dépasser les frontières du pays des pharaons (et hop, un copier-coller et Osiris devient Dionysos). Tous les égyptologues professionnels ou amateurs connaissent cela par cœur.

C’est là qu’intervient un second tweet, posté par Hérodote, à propos des mystères d’Osiris : « J’en sais davantage sur le détail de ces spectacles mais taisons-nous pieusement. » Respect ? Peur ? Gonflette? On ne saura jamais. Rien de tel pour faire saliver des chercheurs pendant des siècles tout en échafaudant des montagnes d’hypothèses. La redécouverte des villes de Thônis (nom égyptien), plus connue sous le nom grec d’Héracleion, et celle de Canope, enfouies dans la baie d’Aboukir au VIIe siècle après J-C  par on ne sait trop quel cataclysme (tremblement de terre ? tsunami ?), due aux fouilles sous-marines, lève quelques voiles sur ces mystères. Ces derniers avaient déjà été entrouverts par le décryptage de différents sites comme le temple d’Horus à Edfou ou la chapelle osirienne de Dendara. Ces nouvelles et fabuleuses découvertes ne les éclairent cependant pas complètement, et c’est heureux. Ces mystères nous dépassent, alors l’exposition feint de les organiser (pour paraphraser Jean Cocteau).

Les deux moitiés d’Osiris

Le mieux est de revêtir une combinaison sous-marine virtuelle et de partir à la pêche en se laissant guider dans l’exposition par le hasard. Cependant, comment ne pas tomber en arrêt devant l’énorme masse de granit rose de la « cuve-jardin » ? Elle n’a pas la subtilité et la finesse des louches et des petites barques votives en plomb que l’on verra plus loin, elle n’est pas impressionnante comme la grande statue monumentale (près de six mètres de haut) du dénommé Hâpy, le dieu de la fertilité, qui nous a accueillis les bras chargés d’offrandes (pour les dieux) dans la première salle, non, c’est un bloc compact, obtus de mystère. Un petit texte explicatif et plus encore plusieurs pages de l’excellent catalogue nous en disent plus.

Au 12 du mois de Khoiak, quatrième mois de l’inondation pendant lequel se déroulaient les mystères, on faisait faire trempette à un moule en forme de momie à tête humaine renfermant, tout en or, les deux moitiés d’Osiris. Ainsi passaient les jours, le tout baigné dans un mélange de limon et d’orge (pesé par Isis), Hâpy se chargeant d’apporter l’eau (sacrée, évidemment). Chaque jour, l’effigie était arrosée à l’aide d’une situle en or (comme il est écrit sur la chapelle de Dendara). Et ainsi jusqu’au 21 du mois. (Ce qui nous laisse le temps d’ouvrir une parenthèse pour penser un instant au sort de la momie de Lénine qui connaît, chaque année au printemps, une semblable trempette mais en moins glamour, fin de la parenthèse). En germant, « les humeurs d’Osiris » s’écoulaient et étaient recueillies tout comme aujourd’hui, par chez nous, l’eau de Lourdes.

Les mystères et Osiris sont associés aux crues du Nil, gage de récoltes abondantes. Les mystères d’Osiris ressemblent à ces fêtes de printemps que l’on croise dans bien des pays, mais en plus théâtral, et puis, bonus, ils avaient aussi la fonction de manifester l’ordre du monde. Ces mystères se déroulaient sur l’eau et c’est là que nous attend un autre joyau de l’exposition : la photographie sous-marine grandeur nature d’une barque en bois de sycomore (l’arbre de vie) longue d’une dizaine de mètres. Impressionnant.

La barque du soir

Les textes nous le disent, le 22 du mois de Khoiak, « Osiris végétant » prenait place dans une barque entourée d’une flottille. « Est-ce à dire que cette épave pourrait être à l’origine de l’embarcation d’Osiris assurant la navigation du dieu depuis Héracleion jusqu’au sanctuaire de Canope ? Rien ne permet de le certifier. Mais il est permis de le penser d’après les indices recueillis lors de la fouille archéologique », écrivent Franck Goddio et David Fabre, auteurs des textes du catalogue.

Magnifique mystère que celui de cette barque nocturne ou barque du soir. Alors, on se laisse aller, on vagabonde, on songe à la barque de La Nuit du chasseur ou au si beau livre de Tarjei Vessas La Barque le soir (Editions Corti). Et soudain, un étrange Pharaon, à peine sorti du sommeil aquatique où il était plongé depuis des siècles, nous regarde.

Exposition « Osiris, mystères engloutis d’Egypte », Institut du monde arabe, mar, mer, jeu 10h-19h, vend 10h-21h30,  sam et dim 10h-20h, jusqu’au 31 janvier 2016.

Catalogue publié chez Flammarion, 250 p., 25€.

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