Lorraine de Sagazan et Alice Zeniter: ça Valence pas mal

L’une met en scène, l’autre écrit et joue, les deux font partie de l’ensemble artistique mis en place par Marc Lainé, le nouveau directeur du CDN Drôme – Ardèche, la Comédie de Valence. Chacune signe un spectacle hybride qui sillonnera les villages et bourgades de la région.

Scène de "Je suis une fille sans histoire" © Simon Gosselin Scène de "Je suis une fille sans histoire" © Simon Gosselin
Les spectacles de Marc Lainé nous ont habitué à sa façon de flirter avec plusieurs arts en même temps et c’est ce qu’il développe dans « l’ensemble » de douze artistes réunis autour de lui et présentés dans un tableau, une constellation d’étoiles qui s’éclairent mutuellement. Au centre, la bouille à lunettes de Marc Lainé, assurément la plus âgée de toutes, et autour de lui : Bertrand Belin, Stephan Zimmerli, Silvia Costa, Neo Nec, Eric Minh Cuong Castaing, Cyril Teste, Alice Diop, Marie Sophie Ferdane, Lorraine de Sagazan, Tunde Deak, Penda Diouf et Alice Zeniter. Soient des cheminements qui traversent la musique, les arts visuels, la danse et les arts du mouvement, l’art numérique, le cinéma, le jeu et la performance, la mise en scène et l’écriture. La plupart des artistes ne se résumant pas à un seul art ni à une seule catégorie. Hybride apparaît comme un maître mot de cette aventure naissante. Air du temps ? C’est aussi ce qui définit la jeune compagnie Animal architecte réunissant l’actrice et metteuse en scène Camille Dagen et la scénographe Emma Depoid. Elles revendiquent « un goût affirmé pour le montage, la juxtaposition, voire le coq-à-l’âne – le refus de travailler selon des catégories, y compris esthétiques – le désir de faire varier les configurations », bref une « tentative d’élaborer au présent un art hybride, à la fois sensible et intelligent, intuitif et rigoureux », en commun donc à ces aventures. Ici un CDN, là une jeune compagnie. Une exhalation de l’hybridation, du métissage qui s’oppose à l’hypertrophie des catégories exclusives, genre : noir c’est noir et blanc c’est blanc.

A Valence, Marc Lainé veut donner corps à « un lieu de création transdisciplinaire » via « un ensemble artistique d’horizons complémentaires ». A cela s’ajoute le choix chaque année d’une compagnie régionale et d’« un chorégraphe emblématique dont le travail déborde le strict champ chorégraphique ». Projet ambitieux dont la visibilité sera accrue dès lors que les travaux en cours à la Comédie seront achevés.

Par ailleurs, loin de faire table rase de l’histoire de la Comédie de Valence, Marc Lainé reprend à son compte, en souhaitant la développer et la diversifier, une aventure que se sont refilée ses prédécesseurs comme un trésor de guerre : « la Comédie itinérante » mise en place naguère par Philippe Delaigue. Soient des spectacles ne nécessitant pas une installation complexe ni une lourde équipe et qui vont de village en village dans la Drôme et l’Ardèche, recevant un accueil toujours curieux et chaleureux d’un public devenu fidèle au fil des années, mais trop éloigné de Valence pour aller régulièrement au théâtre en ville, ce dernier venant donc à lui. C’est le cas des deux spectacles qui ouvrent cette saison.

Alice Zeniter nous raconte des histoires

Alice Zeniter a conçu, écrit et interprète seule Je suis une fille sans histoire, joli titre qui ne va pas sans malice car Zeniter est, à elle toute seule, un atelier à histoires comme le prouvent tous ses romans. Pour pour n’en citer qu’un, citons L’Art de perdre (qui a reçu le Goncourt des lycéens et le prix littéraire du Monde en 2017). Le roman raconte l’histoire noueuse de sa famille sur trois générations. Une multitude d’histoires et de personnages, tous attachants depuis le grand-père Ali (un montagnard kabyle aux lourds silences, devenu harki), jusqu’à sa petite-fille Naïma, née en France et venant pour la première fois en Algérie, un pays où « les bruissements de l’arabe » sont « familiers à son oreille sans qu’elle puisse pourtant en saisir le sens », en passant par Hamid, le fils d’Ali, arrivé en France en 1962 dans un camp de transit. Dans le prologue à ce livre, Alice Zeniter s’interroge : « si j’écrivais l’histoire de Naïma, cela ne commencerait pas par l’Algérie. Elle naît en Normandie. c’est de ça qu’il faudrait parler ». Pas si simple. Car « si l’on croit Naïma, l’Algérie a toujours été là, quelque part ». Alors à vingt-neuf ans, il lui faudra faire le voyage, en ferry bien sûr, « pour que le pays ressurgisse du silence ». Et c’est pourquoi Alice Zeniter est une fille pleine d’histoires.

Passée par l’Ecole normale supérieure, elle a bifurqué vers le théâtre et l’écriture. Elle fait ses premières armes au Théâtre de Vanves sous la houlette de José Alfarobba (bonjour José, comment vas-tu ?), devient dramaturge de metteuses en scène allant de Brigitte Jaques-Wajeman à Julie Bérès, publie des romans comme Sombre dimanche (prix du livre Inter 2013) et récemment Comme un empire dans un empire (Flammarion).

La voici de retour au théâtre (après Quand viendra la vague, une pièce publiée à L’Arche l’an dernier), et dans les grandes largeurs, comme disait Henri Calet, puisqu’elle se présente seule en scène et parle en son nom dans Je suis une fille sans histoire. Confession ? Conférence ? Monologue ? Cours magistral ? Un peu de tout, un tressage hybride, vous dis-je. Le public est tour à tour un confident, un élève sommé de répondre, un spectateur ébahi de voir une actrice parler en se déchaussant de ses orteils, et, le plus souvent, un auditeur attentif d’une conférence décalée. La feuille de salle est un délice : elle ne parle pas du spectacle, mais des passages du texte qui ont été coupés, en particulier celui des doudous. C’est-à-dire les premiers personnages de fictions que rencontre l’enfant.

Trente ans et des poussières plus tard, Alice Zeniter, zappant ses doudous, nous raconte ses autres amours de fictions : pourquoi elle est tombée raide amoureuse d’Anjolras (le copain de Marius qui meurt sur une barricade dans Les Misérables), et pourquoi les amours et le suicide d’Anna Karénine l’agacent. « Vous avez déjà pleuré sur la mort d’un personnage de fiction ? » nous demande-t-elle en évoquant un article d’Umberto Eco. Tour à tour romancière et conférencière – l’actrice fait la navette –, elle nous régale le cervelet de « narratologie » et de « sémiologie » dont la soirée s’annonce comme devant être « un cours d’initiation » (ravivant au passage, chez certains spectateurs, les souvenirs quasi proustiens de la défunte (?) revue Communications dont Roland Barthes dirigea quelques numéros) avec, à l’appui, plusieurs schémas explicatifs dessinés au tableau sur lequel sont également projetées différentes citations, la première étant due à Umberto Eco, une des sources récurrentes de la conférence-spectacle, une autre étant l’incontournable Poétique d’Aristote, ouvrage étudié par Zeniter lors de ses études théâtrales et au programme du concours lorsqu’elle préparait Normal Sup, nous raconte-t-elle.

Comme c’était à espérer et à prévoir, la romancière et la conférencière, main dans la main, dénoncent la prédominance des héros de fictions mâles depuis que les récits de chasseurs ont écrasé de leur arrogance les humbles récits des cueilleuses (faisant référence à La Théorie de la fiction-panier de la prolixe Ursula K. Le Guin). C’est gai et érudit à la fois, sérieux et loufoque, blanc et noir, hybride, vous dis-je. Comme le décor : sur le côté droit, une docte table de conférencière avec sa chaise et son thermos, et à gauche, le tableau. Entre les deux, un amas de feuilles blanches grand format, certaines portant au revers un nom que Zeniter nous donne à voir, l’amas de feuilles blanches constituant une sorte d’igloo, la caverne rêvée de l’écrivaine et/ou de la conférencière narratologue. Vous ne repartirez pas les mains vides. Alice Zeniter vous fait cadeau d’un joli mot du genre féminin : la métalepse. C’est presque aussi beau que le mot masculin palimpseste mais cela n’a rien à voir C’est l’histoire d’un.e intrus.e ou, si vous préférez, d’un.e invité.e surprise, je ne vous en dis pas plus.

Lorraine de Sagazan et ce que voient les non-voyants

Autre artiste de la galaxie de la Comédie de Valence, pour La Vie invisible, Lorraine de Sagazan retrouve Guillaume Poix avec lequel elle avait collaboré pour L’Absence de père d’après Platonov de Tchekhov (lire ici), spectacle qui, comme les précédents, interrogeait non seulement une œuvre mais, tout autant, la position du spectateur. Cette fois, c’est le spectateur qui est le point de départ de La Vie invisible: comment un non-voyant voit un spectacle ? Et comment raconter ça ?

Scène de "La  vie invisible" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La vie invisible" © Christophe Raynaud de Lage
Sans le savoir, ni s’être concertées, Alice Zeniter et Lorraine de Sagazan se rejoignent au bord d’une même rivière, d’un questionnement proche. Lorraine de Sagazan et son équipe se sont appuyées sur les témoignages d’un groupe de spectateurs non-voyants, habitués à venir au théâtre voir des spectacles sans les voir mais tout en les voyant comme « voient » les aveugles.

Le spectacle s’est finalement focalisé sur le témoignage de Thierry Sabatier jusqu’à ce que Lorraine de Sagazan lui propose de franchir le Rubicon. C’est lui, le premier, qui apparaît sur le plateau avec sa canne et nous parle : « Bonjour, je m’appelle Thierry, j’ai 55 ans, j’habite à Valence dans la Drôme et je suis non-voyant. » Il ne l’a pas toujours été. Et les circonstances de l’accident qui l’ont conduit à perdre la vue ne sont pas anodines. Mais avant d’en venir là, Thierry nous raconte une histoire, une histoire de théâtre. Un souvenir qui l’a beaucoup marqué, une scène dont il se souvient précisément, sans pour autant se souvenir du nom de la pièce, ni celui de l’auteur, ni ceux des personnages, des acteurs, de la personne qui les a mis en scène. Rien, sauf la scène d’un couple, un homme et une femme qui s’affrontent à propos d’un enfant et d’un accident arrivé à ce dernier. N’en disons pas plus.

Peu importe que l’on reconnaisse ou pas la pièce. Car, peu à peu, la fiction, interprétée par un acteur et une actrice, réanime des souvenirs enfouis de Thierry, une phrase de son père, un père parti, qu’il n’avait jamais voulu revoir même après la mort de la mère, à cause du mal qu’il leur avait fait. Il a, cependant, récupéré chez lui après son décès une boîte sur laquelle était écrit : « à brûler si jamais ». Une boîte pleine de lettres. Adressées à la mère de Thierry et jamais envoyées. Est-ce la fiction qui rattrape la réalité, une fois de plus, ou la réalité qui fait le lit de la fiction ? Thierry Sabatier est-il le fils de ce père ou bien l’arrière-rejeton de Tirésias ? L’acteur Romain Cottard (habitué de spectacles de Lorraine de Sagazan et collaborateur artistique et dramaturge du spectacle écrit par Guillaume Poix) lira une de ces lettres à l’actrice Chloé Olivières sous le regard de Thierry Sabatier. Une fin vertigineuse qui se conclut par ces mots (d’auteur) que met Guillaume Poix dans la bouche du non-voyant Thierry adressés à celle qui est à deux pas de lui : « Chloé, est-ce que je peux te regarder ? »

Je suis une fille sans histoire : après la création à la Fabrique de Valence du 6 au 10 oct, le spectacle se donnera les 14 et 15 à la Scène nationale d’Alençon. L’année prochaine, après le Grand R de la Roche-sur-Yon le 17 fév, le spectacle partira en tournée itinérante en Drôme-Ardèche du 24 fév à la fin mars avant de venir à Paris au Théâtre du Rond-Point du 30 mars au 11 avril puis à la Passerelle de Saint-Brieuc les 21 et 22 avril.

La Vie invisible, dans différents villages de Drôme-Ardèche, jusqu’au 16 oct, puis du 2 au 13 mars au Théâtre de la Ville à Paris et du 16 au 20 mars au Théâtre des deux rives, CDN de Normandie-Rouen.

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