« La volupté de l’honneur » : splendeurs et manières de Marie-José Malis

Marie-José Malis met en scène au théâtre de la Commune d'Aubervilliers qu’elle dirige « La Volupté de l’honneur » de Luigi Pirandello.

 © Pascal Victor © Pascal Victor
Le spectacle dure 3h30 sans entracte. Quand Jean-Luc Boutté avait monté cette même pièce à la Comédie-Française, le spectacle durait deux heures. Pourquoi un tel écart?

Les exclus d’« Hypérion »

La lenteur est constitutive du théâtre que porte Marie-José Malis et cela depuis longtemps. Une façon de ralentir le temps en le caressant comme une peau délicate, de laisser les mots apparaître en bouche sans se précipiter, de calmer le théâtre (acteurs et spectateurs) pour mieux soigner écoute et regard, un théâtre en quête d’une infinie présence. 

Beaucoup de spectateurs et nombre de journalistes ont découvert ce travail lors du Festival d’Avignon 2014 avec son Hypérion alors qu’elle venait d’être nommée à la direction du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, établissement pionnier de la décentralisation dramatique en région parisienne. Ce spectacle avait créé, plus qu’une polémique, des rejets violents, moindrement de fortes adhésions.

Le spectacle se donnait à la salle Benoît XII, une salle gradinée à forte pente, où chaque spectateur voit très bien la scène mais où l’acoustique s’avère périlleuse lorsqu’on est haut placé dans la salle et que les acteurs ne sont pas équipés de micros, ce qui était le cas pour ceux d’Hypérion. Le spectacle durait environ cinq heures. En revenant tardivement dans la salle après l’entracte, je me suis assis dans les derniers rangs très clairsemés. Beaucoup de spectateurs n’étaient pas revenus et j’allais comprendre très vite pourquoi : la voix des acteurs ne nous parvenait que très inégalement, par brèves et rares effluves. Le spectacle restait là-bas, loin, sur le plateau, destiné aux privilégiés des premiers rangs. Là-haut, on se sentait comme exclus. La visée du spectacle entrait en contradiction avec son mode de réception.

Des acteurs compagnons de route

Je n’ai donc pas pu écrire sur ce spectacle faute de l’avoir entendu. Je l’ai revu à Aubervilliers. Là, avant la représentation, Marie-José Malis, au milieu de la scène, s’est livrée à une attaque en règle des médias et de la presse, toute la presse. Dans une variante du « tous pourris », elle sut mettre les rieurs de son côté. J’ai failli partir, je suis resté mais après de tels propos, je n’avais plus l’envie d’écrire quoi que ce soit.

J’avais quitté une salle peinte en noir, je la retrouve aujourd’hui repeinte en blanc pour le Pirandello. Je retrouve la plupart des acteurs, comme Pascal Batigne et Olivier Horeau, qui sont des compagnons de route de Malis de la première heure ; Victor Ponomarev qui était dans Hypérion mais aussi dans d’autres spectacles comme Le Prince de Hombourg (lire ici). Et une actrice, Sylvia Etcheto qui travaille avec Malis depuis 2002, depuis l’époque où elle dirigeait à Perpignan la compagnie La Llevantina.

Sous le titre Le Plaisir d’être honnête choisi par la traductrice Ginette Herry, Marie-José Malis avait déjà monté cette pièce. Elle la retrouve, dans la même traduction, mais en reprenant le titre donné traditionnellement à cette œuvre de Luigi Pirandello : La Volupté de l’honneur. Elle reviendra à cet auteur, plus tard dans la saison, avec On ne sait comment (une reprise également, lire ici), cela sera la cinquième mise en scène qu’elle consacre au Sicilien, prix Nobel de littérature, qui, un temps, fraya avec le fascisme.

La balise Pirandello

Pirandello « est une balise essentielle pour moi », écrit-elle dans le programme distribué aux spectateurs. Elle entend « déclarer la nouveauté de Pirandello, la porter ». Ces pièces moins célébrées que d’autres que sont La Volupté de l’honneur et On ne sait comment, elle juge « urgent de les faire entendre » car « l’espérance dans le théâtre y apparaît plus fortement ». Cette foi dans le théâtre est son credo : il « doit construire le

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sujet nouveau ». A l’acteur d’« inventer une autre manière d’être sujet ». Et de le faire à vue, là devant nous : « le théâtre doit se voir, il est convention, jeu nouveau. Il propose une nouvelle idée de l’homme ».

Dans Hypérion, les acteurs se partageaient le poème d’Hölderlin, ils faisaient bloc, troupe, chœur, mus par une même gestuelle, une même façon d’égrener les mots quasi un à un, au point de faire perdre le sens de la phrase. Ici, chacun interprète un personnage, et une merveilleuse actrice comme Michelle Goddet, qui travaille pour la première fois avec Malis et qu’on est heureux de retrouver sur une scène, s’approprie à sa façon, la grammaire scénique de la metteuse en scène.

Michèle Goddet interprète Maddalena la mère protectrice d’Agata (Sylvia Etcheto), enceinte du marquis Fabbio Colli (Victor Ponomarev), un homme marié. Ce dernier demande à son ami Maurizio (Olivier Horeau) de trouver un mari de convenance pour son amante et ainsi sauver les apparences. Il le trouvera en la personne d’Angelo, interprété par le surprenant Juan Antonio Crespillo qui était dans la distribution de la première version de la pièce montée par Marie-José Malis, mais qui ne fait pas partie de ses acteurs habituels.

L’art et la manière

La première et longue scène qui met en présence Fabbio et son ami Maurizio semble un prolongement d’Hypérion : longs silences, soupirs, airs bouleversés et plaintifs des acteurs, etc. Ce que l’on peut comprendre chez Fabbio, futur père d’un enfant illégitime qui risque de voir sa réputation ruinée (mais pourquoi cette même façon de soupirer, de souffler et de se mettre les mains sur le visage de l’acteur reprise de spectacle en spectacle ?), paraît aberrant chez Maurizio, que Pirandello présente comme « élégant et désinvolte » et à « la parole facile ». Lui aussi semble au bord des larmes, parle en espaçant ses mots, prolonge ses silences, etc. Il y a dans ce nivellement ou cet unisson les ingrédients d’un maniérisme qui met à mal la légitime volonté d’un « jeu nouveau » et « la manière d’être sujet ».

Fort heureusement, d’acte en acte, Angelo va troubler le jeu que la famille croyait écrit d’avance et son interprète, Juan Antonio Crespillo, dynamiser le spectacle, accompagné en sous-main par Michèle Goddet sous l’œil consentant de Marie-José Malis qui semble avoir tirée quelque profit de la réception d’Hypérion. Agata, « désespérée et rebelle » (Pirandello) au premier acte, marchera « droite » vers son « destin ». Elle trouve dans Sylvie Etcheto une actrice intense, qui porte haut la bonté dont le théâtre peut être traversé. 

« Le théâtre doit se voir »

Marie-José Malis signe également le décor du spectacle. Régulièrement et bien lourdement, le bazar scénique nous rappelle que l’on est assis dans une salle de spectacle devant des acteurs, que nous sommes bien au théâtre, qu’il convient de le célébrer comme on célèbre la messe. Dévoilement partiel des coulisses, rideau rouge que l’on installe et que l’on hisse et que l’on tire, lustre allumé descendant au-dessus des spectateurs, interrupteurs de lumières manipulés à vue, regards soutenus ou index pointé vers les spectateurs, etc…« Le théâtre doit se voir », soit. Mais trop de théâtre étouffe le théâtre.  

Par certains côtés, La Volupté de l’honneur lorgne vers un grinçant théâtre bourgeois, mais la pièce prend sa force par le bouleversement qu’impose Angelo et par la grandeur d’Agata qu’il entraîne. D’une certaine façon, Angelo annonce les héros pasoliniens. Marie-José Malis qui a mis en scène un spectacle à partir du texte de Pasolini Contre la télévision ne fait par référence à cet auteur, pas plus qu’à Klaus Mikael Grüber qui avait signé une mise en scène inoubliable de Six personnages en quête d’auteur de Pirandello. En revanche, elle se réclame de Meyerhold et de Vitez ; j’avoue ne pas avoir compris pourquoi.

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mar et mer 19h30, jeu et ven 20h30, sam 18h, dim 16h, jusqu’au 20 nov.         

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