« La Bonne Nouvelle » de François Bégaudeau et Benoît Lambert recadre les cadres

Experts, cadres dirigeants, ils ont servi avec dévotion et conviction le libéralisme et tout ce qui va avec en matière de vocabulaire, de flexibilisation, de dérégulation, d’illusion. Et puis un jour, certains ont craqué. C’est « La Bonne Nouvelle », un projet théâtral conçu par François Bégaudeau et Benoît Lambert.

final de "La bonne nouvelle" © V. Arbelet final de "La bonne nouvelle" © V. Arbelet

C’est un spectacle de foire où l’on exhibe cinq camarades victimes du grand capital. Stop ! Mauvais début. Vocabulaire daté, on croirait entendre Georges Marchais ! Poubelle. Recommence.

Tout va très bien madame la crise

C’est une étude sociologique qui, sous une forme scénarisée, étudie le cas de cinq individus qui voient d’un coup leurs croyances dans les forces de progrès du libéralisme s’écrouler et basculent dans une dépression dont viendra les sortir un gourou miraculeux. Ah, c’est mieux, mais dis donc, c’est pas avec ce ton laborieux et professoral que tu vas faire déplacer les foules et donner du plaisir au sacro-saint public. Y a mieux à trouver, recommence.

C’est une émission de téléréalité avec confessionnal collectif, pleine de rythme et de rebondissements, enregistrée en public et en direct dans une salle de théâtre, animée par un individu mi Michel Field (au temps où il était encore un animateur à l’écoute des êtres humains), mi Hanouna rivé sur l’audimat (et prêt à toutes les bassesses pour se maintenir au top) en ligne directe via des oreillettes avec Sophie Davant et Mireille Dumas. Ce boute-en-train homme composite (il est aussi acteur à ses heures) confesse cinq cadres d’entreprise devenus, après leur burn out, intermittents du spectacle pour raconter leur histoire, tout en ménageant des pauses (ou respirations) karaoké. Cela rappelle de loin ces ouvrières du Nord de la France qui, après avoir fabriqué des jeans des tas d’années, furent licenciées au nom de la sainte restructuration et de la sainte marge et décidèrent de raconter en scène leur histoire.

Bon, cela s'améliore un peu mais ta façon de raconter reste trop alambiquée, la prochaine fois tu feras des phrases courtes, plus punchy, tu tournes trop encore autour du pot, il faut être tout de suite boum boum. Tiens voilà deux jetons pour la machine à café. Pour moi, c’est un ristretto.

C’est tout cela, La Bonne Nouvelle, dont le titre peut faire penser à un hommage indirect au « Tout va très bien, Madame la Marquise » de l’orchestre de Ray Ventura, chantant la catastrophe avec le sourire juste avant la guerre mondiale 39-45.

« La devise » et son coach

Le monde de l’entreprise, côté cadres, est rarement un sujet de théâtre. Dans une période récente, Cyril Teste, via Falk Richter, s’y est essayé avec Nobody, Maïa Sandoz aussi avec L’Abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly (on en parle sous peu), François Bégaudeau et Benoît Lambert s’y collent donc avec La Bonne Nouvelle (dont le héros de Nobody aurait pu être un personnage), un spectacle aussi fin que malin.

Notons au passage la cohérence faite d’obstination dans le parcours de Benoît Lambert qui, depuis 1999 avec sa compagnie puis au Théâtre de Dijon Bourgogne dont il est le directeur, a entamé un feuilleton sous la bannière du slogan programmatique « Pour ou Contre un Monde meilleur », marqué entre autres par son tandem avec Jean-Charles Massera à travers We are la FranceWe are l’Europe et Que faire ? (le retour). Et aujourd’hui son association avec François Bégaudeau auquel il a commandé deux pièces, La Devise pour les lycéens et, pour tous, La Bonne Nouvelle, neuvième et dixième épisodes.

La Devise est une courte pièce destinée à être donnée prioritairement dans les lycées. Un homme (universitaire, homme gris d’un rectorat, vacataire emprunté), pour jeter un peu de clarté sur ces temps de confusions et d'amalgames, est envoyé sur le front des établissements, pour expliquer les trois termes « Liberté, égalité, fraternité » de notre devise, ce « socle moral de la République ». Son langage est un peu compassé, lourdingue, abstrait. Ce n’est pas comme cela que les jeunes vont t’écouter et te comprendre, lui dit la coach chargée de l'améliorer. Astucieuse façon d’interroger les trois termes de la devise dans un dialogue fécond et très vivant entre la coach et l’homme, dialogue qui colle avec les questions des jeunes. Le spectacle est suivi d’un « échange ». Les acteurs, Yoann Gasiorowsli en alternance avec Paul Schirck et Marie-Ange Gagnaux, se régalent et nous régalent avec ce moment de ping-pong de la pensée

There is no alternative

La Bonne Nouvelle reprend le même schéma : trouver une forme agréable, ludique et tonique pour aborder non le doute des cadres ou leur suicide, mais ceux devant qui s’ouvre le gouffre d’une prise de conscience, d’un à quoi bon abyssal, l’ex-exhalation se révélant aliénation et annonçant une explosion en plein vol. C’est cela La Bonne Nouvelle. Comment on devient un « libéral repentant » après avoir chanter à tue-tête les louanges du libéralisme, de l’entreprise cool où on formait une famille jusqu’à passer ses week-ends ensemble, un paradis où il ne viendrait à aucune femme dynamique l'idée de désirer un enfant. Cinq cas d’espèce nous sont offerts ; on ne choisit pas le plus beau comme au concours de miss Bourgogne, on prend tout.

Scène de "La bonne nouvelle" © F. Arbelet Scène de "La bonne nouvelle" © F. Arbelet

Ils ont cru à mort au système libéral et à ses vertus libératrices, garantissant la marche inéluctable vers le bonheur pour chacun (ce qui ne veut pas dire pour tous), un système désormais considéré comme la seule voie possible par les économistes orthodoxes libéraux, boostés par la chute du mur de Berlin, l’écroulement des régimes prétendument communistes et, partant, l’autoproclamée fin des idéologies. C’est le fameux  « There is no alternative » de Margaret Thatcher. Les cinq ont joué ce jeu à fond (ils sont interprétés avec force par Anne Cuisenier, Elisabeth Hölzle, Pierric Plathier, Géraldine Pochon et Emmanuel Vérité). L’un d’entre eux, chargé de licencier du personnel, était persuadé qu’il agissait avec raison et discernement et pour de bonnes raisons, au nom de la compétence, des attendus du business plan (devenu un texte sacré, une bible) pour le bien de l’entrerprise et donc de tous.

Les repentis du libéralisme

Bégaudeau et Lambert ont beaucoup discuté ensemble, se sont appuyés sur une littérature allant de Bourdieu et Boltanski (La Production de l’idéologie dominante) à Frédéric Lordon (Capitalisme, Désir et Servitude). Il fallait traduire cela scéniquement et l’idée des « repentis » , empruntée aux religions, aux brigades rouges et aux terroristes, s’avère dramaturgiquement productive (si je puis dire). Tout comme la croyance mordicus dans les vertus du libéralisme apparaît comme un copier-coller de la croyance absolue dans l’avenir radieux du communisme. Alors quand nos cinq héros se rassemblent, tels les alcooliques anonymes, pour décrocher durablement, cela passe par la confession devant les autres et un entraînement collectif.

Comme nous sommes au théâtre, ultime péripétie, l’animateur télé se révèle être un gourou (Christophe Brault, jubilatoire), doué d’un pouvoir de clairvoyance que les cinq croient exceptionnels. Il est notre sauveur, alléluia ! Ils font groupe, ils font troupe. Une troupe chargée d’apporter dans les théâtres de France La Bonne Nouvelle, on flirte avec la secte... C’est la dérision finale. D’une parfaite noirceur. Naguère on aurait entraîné les spectateurs vers un scénario à la Lola Montès avec un monsieur Loyal exhibant sa troupe de phénomènes. Aujourd’hui, la télévision est entrée dans le théâtre (et même les théâtres : Laurent Ruquier et consort en ont acheté une tripotée). La scène devient écran de télé grand format. Un jeu du cirque télévisuel triomphe sur la scène d’un théâtre public. Mais c’est une parodie, ouf.

La Bonne Nouvelle, à Dijon, Parvis Saint-Jean, du lun. au jeu. 20h, ven. 18h30, sam. 17h, jusqu’au 18 novembre, puis à Alès, Le Cratère les 22 et 23 novembre ; Chalon-sur-Saône, Espace des Arts les 29 et 30 novembre ; Mulhouse, La Filature du 7 au 9 décembre ; CDN de Sartrouville, du 13 au 16 décembre ; Aubervilliers, La Commune, du 6 au 21 janvier ; Comédie de Béthune du 25 au 27 janvier ; Théâtre de Sénart, du 31 janvier au 2 février.

La Devise se joue jusqu'au 2 décembre à la Passerelle de Saint-Brieuc, du 5 au 9 décembre au Théâtre Sorano de Toulouse, du 13 au 15 au lycée Diderot de Langres, du 7 au 14 janvier au Théâtre de Dijon-Bourgogne, du 16 au 20 janvier au lycée Les marcs d'or à Dijon, du 23 au 27 janvier au lycée Stephen Liegeard à Brochon, etc.

 

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