jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

1003 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 janv. 2016

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Une leçon de Marx comme à la maison : plus-value de plaisir garantie

Avec les sirènes de la mondialisation, la fin de l’histoire qui n’en finit pas de ne pas finir et le libéralisme à tout va, un crochet du gauche par Marx s’impose. C’est ce que nous propose avec entrain l’acteur Luc Sabot dans « Marx matériau » sous le regard de Jacques Allaire.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Scène de "Marx matériau" © Marc Ginot

Comme l’icône de l’ami Karl lui-même, son livre Le Capital est increvable. Créé sous Sarkozy, le spectacle a pris de nouvelles couleurs sous Hollande et se voit pourvu d’un drôle de relief quand il tourne, comme récemment, dans les villages autour de Béziers. Là où sévit « le nervis » Robert Ménard, pour reprendre le vocabulaire des officines gauchistes d’autrefois, là où ce « suppôt du grand capital »pour reprendre une expression du Parti communiste français chère à Georges Marchais à une époque où chaque militant lisait (ou du moins achetait) les volumes rouges des œuvres de Marx aux Editions sociales. 

Retour à la source

C’était au temps où, dans je ne sais quel film de Godard, un manifestant, jeté sans ménagement dans le panier à salades (expression de l’époque itou), se retrouvait au poste de police. Onlui demandait son nom : « Marx », répondait-il ; son prénom : « Karl », complétait-il. Et l’agent de service tapait ces deux mots, sans moufter, sur une machine à écrire comme on n’en fait plus.

Jacques Allaire et Luc Sabot (qui ont conçu ensemble le spectacle) étaient, au mieux, en culottes courtes en mai 68. Ils n’ont pas été chercher des poux dans la barbe du vieux Marx, ni chercher la petite bête dans les frasques du jeune Karl. Ils ont lu et relu ses textes, encore et encore. Ils sont revenus à lui comme on revient à la source, pour comprendre d’où vient l’eau et où a commencé la pollution dont elle est sujette.

Ils ont voulu aller au-delà de l’image pétrifiée d’un homme large comme une armoire, pourvu d’une tête bien pleine grosse comme un potiron et barbu comme un prophète, celle d’un grand père ou d’un gourou. 

Ils n’ont pas voulu non plus le brandir comme un étendard, une recette miracle ou un distributeur de slogans. Ils montrent une pensée en marche, un homme cogitant, analysant, démontrant tout en écrivant. Comme l’économie de marché est devenue l’alfa et l’oméga des vecteurs économiques dominants (entreprises, universités, médias), cette leçon de choses et d’économie qui constitue le spectacle nous percute fort à propos.

Un désespoir plein d’espérance

Allaire et Sabot ont placé en exergue à leur aventure qui les a conduits à lire tout Marx, cette phrase de l’ami Karl qui mérite d’être savourée lentement comme une pilule contre la toux : « Vous ne direz pas que je surestime le monde présent, si cependant je ne désespère pas de lui, c’est que précisément sa situation désespérée me remplit d’espoir. »

L’acteur Luc Sabot, un militant de la parole habitant un corps électrique, jouant le rôle du professeur Marx, nous reçoit chez lui. Il habite une maison aux murs en bois, meublée de canapés, de bancs, de chaises disparates. Trône ici une mappemonde lumineuse, là un bar tournant. Bref, un mobilier qui n’est pas de première jeunesse, qui sent bon la récup’ Emmaüs et qui, d’emblée, crée une intimité, une complicité entre l’acteur et les spectateurs. Ces derniers sont invités plusieurs fois à se déplacer dans l’isba, à faire passer les verres et les bouteilles, car tout commence par un coup de rouge.

Vous saurez tout des roueries qui séparent deux circuits, le bon MAM (Marchandise Argent Marchandise) et le redoutable AMA (Argent Marchandise Argent). Vous comprendrez le cheminement qui conduit mécaniquement aux fonds de pensions, aux subprimes.  Marx a un style, un sens de la formulation que Sabot se fait un plaisir de propager sans autre plus-value que notre plaisir. Par exemple : « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. »

Ici et là, Marx fait un pas de côté et nous raconte une petite anecdote, un conte, une fable. C’est savoureux. C’est comme  un coup de gorgeon entre deux  bouchées de bifteck.On en voudrait encore plus pour nous reposer un peu les méninges au fil de cette leçon d’éco pour les nuls, ou presque nuls que nous sommes pour la plupart en la matière. Le regretté Bernard Maris aurait adoré ce spectacle, lui dont on peut lire en poche Marx, Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Les saisons du Lodévois et Larzac, Saint-Etienne-de-Gourgas, du 27 au 29 janvier.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
Les coupures d'électricité non ciblées, ce sont les inégalités aggravées
Le gouvernement prévoit de possibles coupures d'électricité cet hiver : j'ai vraiment hâte de voir comment seront justifiées l'annulation de trains et la fermeture d'écoles pendant que les remontées mécaniques de Megève ou Courchevel continueront à fonctionner. Non ciblées sur les activités « non essentielles », ces coupures d'électricité pourraient aggraver les inégalités.
par Maxime Combes
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar