Une leçon de Marx comme à la maison : plus-value de plaisir garantie

Avec les sirènes de la mondialisation, la fin de l’histoire qui n’en finit pas de ne pas finir et le libéralisme à tout va, un crochet du gauche par Marx s’impose. C’est ce que nous propose avec entrain l’acteur Luc Sabot dans « Marx matériau » sous le regard de Jacques Allaire.

Scène de "Marx matériau" © Marc Ginot Scène de "Marx matériau" © Marc Ginot

Comme l’icône de l’ami Karl lui-même, son livre Le Capital est increvable. Créé sous Sarkozy, le spectacle a pris de nouvelles couleurs sous Hollande et se voit pourvu d’un drôle de relief quand il tourne, comme récemment, dans les villages autour de Béziers. Là où sévit « le nervis » Robert Ménard, pour reprendre le vocabulaire des officines gauchistes d’autrefois, là où ce « suppôt du grand capital »pour reprendre une expression du Parti communiste français chère à Georges Marchais à une époque où chaque militant lisait (ou du moins achetait) les volumes rouges des œuvres de Marx aux Editions sociales. 

Retour à la source

C’était au temps où, dans je ne sais quel film de Godard, un manifestant, jeté sans ménagement dans le panier à salades (expression de l’époque itou), se retrouvait au poste de police. Onlui demandait son nom : « Marx », répondait-il ; son prénom : « Karl », complétait-il. Et l’agent de service tapait ces deux mots, sans moufter, sur une machine à écrire comme on n’en fait plus.

Jacques Allaire et Luc Sabot (qui ont conçu ensemble le spectacle) étaient, au mieux, en culottes courtes en mai 68. Ils n’ont pas été chercher des poux dans la barbe du vieux Marx, ni chercher la petite bête dans les frasques du jeune Karl. Ils ont lu et relu ses textes, encore et encore. Ils sont revenus à lui comme on revient à la source, pour comprendre d’où vient l’eau et où a commencé la pollution dont elle est sujette.

Ils ont voulu aller au-delà de l’image pétrifiée d’un homme large comme une armoire, pourvu d’une tête bien pleine grosse comme un potiron et barbu comme un prophète, celle d’un grand père ou d’un gourou. 

Ils n’ont pas voulu non plus le brandir comme un étendard, une recette miracle ou un distributeur de slogans. Ils montrent une pensée en marche, un homme cogitant, analysant, démontrant tout en écrivant. Comme l’économie de marché est devenue l’alfa et l’oméga des vecteurs économiques dominants (entreprises, universités, médias), cette leçon de choses et d’économie qui constitue le spectacle nous percute fort à propos.

Un désespoir plein d’espérance

Allaire et Sabot ont placé en exergue à leur aventure qui les a conduits à lire tout Marx, cette phrase de l’ami Karl qui mérite d’être savourée lentement comme une pilule contre la toux : « Vous ne direz pas que je surestime le monde présent, si cependant je ne désespère pas de lui, c’est que précisément sa situation désespérée me remplit d’espoir. »

L’acteur Luc Sabot, un militant de la parole habitant un corps électrique, jouant le rôle du professeur Marx, nous reçoit chez lui. Il habite une maison aux murs en bois, meublée de canapés, de bancs, de chaises disparates. Trône ici une mappemonde lumineuse, là un bar tournant. Bref, un mobilier qui n’est pas de première jeunesse, qui sent bon la récup’ Emmaüs et qui, d’emblée, crée une intimité, une complicité entre l’acteur et les spectateurs. Ces derniers sont invités plusieurs fois à se déplacer dans l’isba, à faire passer les verres et les bouteilles, car tout commence par un coup de rouge.

Vous saurez tout des roueries qui séparent deux circuits, le bon MAM (Marchandise Argent Marchandise) et le redoutable AMA (Argent Marchandise Argent). Vous comprendrez le cheminement qui conduit mécaniquement aux fonds de pensions, aux subprimes.  Marx a un style, un sens de la formulation que Sabot se fait un plaisir de propager sans autre plus-value que notre plaisir. Par exemple : « Le capital est du travail mort qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. »

Ici et là, Marx fait un pas de côté et nous raconte une petite anecdote, un conte, une fable. C’est savoureux. C’est comme  un coup de gorgeon entre deux  bouchées de bifteck.On en voudrait encore plus pour nous reposer un peu les méninges au fil de cette leçon d’éco pour les nuls, ou presque nuls que nous sommes pour la plupart en la matière. Le regretté Bernard Maris aurait adoré ce spectacle, lui dont on peut lire en poche Marx, Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Les saisons du Lodévois et Larzac, Saint-Etienne-de-Gourgas, du 27 au 29 janvier.

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