Usine de Dacca et accident de voiture : Violaine Schwartz tricote le traumatisme

Le 24 avril 2013 à Dacca (Bangladesh), une usine de vêtements s’écroule : 1133 morts. Des ouvrières. Le même jour, en entendant cette nouvelle à la radio dans sa voiture, une femme, ici, ferme les yeux, elle ne voit pas le mur qui s’approche. Accident. Coma. Cette concomitance des temps sous-tend « Comment on freine ? », quasi première pièce de Violaine Schwartz.

Scène de "Coment on freine?" © Elisabeth Carreccio Scène de "Coment on freine?" © Elisabeth Carreccio

C’est une commande. Faite à l’auteur par Irène Bonnaud qui met en scène Comment on freine ?. Le spectacle a étérépété et créé à Besançon au Centre dramatique que dirige Célie Pauthe et dont Irène Bonnaud et Violaine Schwartz sont artistes associées. Cette dernière avait déjà écrit un prologue pour un spectacle d’Irène Bonnaud. Actrice et chanteuse, elle est aussi romancière, deux romans publiés chez POL : La Tête en arrière et Le Vent dans la bouche (lire ici).

Des cartons de vêtements

La pièce explore une zone peu fréquentée par les auteurs de théâtre : le traumatisme après un accident qui aurait pu être mortel. Un traumatisme qui conduira implicitement F (la femme) à se fantasmer en rescapée du drame de Dacca et à se sentir coupable d’avoir survécu. Du moins peut-on ainsi interpréter la pièce.

L’action commence le jour de l’anniversaire de F (on ne sait pas son âge). H (son compagnon) et F emménagent dans un nouvel appartement. Après son long séjour à l’hôpital et un temps de repos à la campagne, F retrouve la ville où tout l’agresse. Une pièce vide, une cafetière posée dans un coin et des cartons de déménagement entassés, plein de vêtements ; et c’est par ce biais que le drame de Dacca va revenir.

F est fragile, imprévisible, écartelée. H a pensé qu’un nouvel appartement mettrait à distance l’accident, le passé, mais la guérison est loin d’être accomplie. F a peur. Du bruit, du métro, de la rue, de la foule, de tout. H, fort de son amour fou pour cette femme, se réfugie dans un babil effréné et protecteur. Il l’enveloppe de son amour, elle étouffe, lui aussi finira par partir en vrille dans un retour à la grotte (un carton), rêvant de vivre son amour en autarcie comme dans certains films de Rivette ou Eustache.

Des vêtements, encore des vêtements

Dans ce huis-clos qui tourne en rond et où le phrasé halète ses phrases courtes comme si l’air manquait d’oxygène, le spectateur glane quelques moments cocasses (comme le montage de la bibliothèque Billy rapportée d’Ikea).

Au fur et à mesure, les cartons sont vidés de leur contenu. Des vêtements, encore des vêtements, des montagnes et des vallées de chemises, de pantalons, de pulls, de vestes. L’espace quitte les rives du réalisme pour glisser dans l’onirisme, mais pas seulement. Comme dans certaines œuvres de Christian Boltanski, ces tas de vêtements usagers sentent la mort. Celle, pour F, des ouvrières de Dacca.

Juste avant l’accident de voiture, elle avait été chez Carrefour acheter des t-shirts, lesquels venaient d’Asie du sud-est et peut-être de la fabrique de Dacca (où la sécurité des travailleurs et les salaires n’étaient guère satisfaisants). Carrefour, comme Auchan et d’autres, s’y fournissait. F finira par écrire une lettre à Carrefour comme on écrit au diable. « Arrête de dire que j’vais pas bien, c’est comment qu’on freine ? », chantait Bashung.

De Dacca à Besançon

Une mappemonde à la lumière magique fait venir sur le plateau une ouvrière de Dacca qui apparaît sous la forme d’une danseuse de Bharata natyam. Entre les deux femmes passe une volée de robes rouges avant que ne s’impose le blanc, couleur du deuil en Asie. « Elle est rentrée dans ma tête, elle s’est faufilée à l’intérieur de moi », disait la narratrice du livre de Violaine Schwartz, Le Vent dans la bouche, en parlant de la chanteuse Fréhel. F pourrait en dire autant de l’ouvrière de Dacca.

La jeune femme asiatique devient la porte-parole des ouvrières mortes de l’usine du Bangladesh, elle s’exprime en bengali (c’est sous-titré)  jusqu’à chanter, toujours en bengali, le fameux chant des canuts lyonnais (refrain : « c’est nous les canuts nous allons tous nus »), l’un des plus beaux chants ouvriers qui soient. Dans la salle, le soir de la première, plusieurs ouvrières de chez Weil se souvenaient que, devant leur machine à coudre et le vacarme de l’usine, elles chantaient, elles aussi.

Le texte de la pièce Comment on freine ? est publié chez POL. Il est suivi de Tableaux de Weil. Tout le monde à Besançon connaît Lipp ou la Rhodia mais tout autant Weil (trois boîtes disparues) qui fut le deuxième fabricant de vêtements français. L’entreprise familiale créée en 1868 a fermé ses portes en 1995.

Violaine Schwartz a mené de longs entretiens avec des anciens employés de l’usine et c’est à partir de ces voix qu’elle a composé différents tableaux qui ont été mis en scène par Irène Bonnaud et joués par les élèves du Deust-Théâtre de Besançon (école de théâtre intégrée à l’université). Ce travail, a été présenté dans la région, il est dommage qu’il ne figure pas, tout ou partie, en lever de rideau de Comment on freine ?. Même si les jeunes acteurs qui l’interprètent n’ont pas l’expérience et la justesse de jeu de Valérie Blanchon (la femme), Anusha Cherer (la danseuse) et Jean-Baptiste Malarte (l’homme).  

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mar et mer 19h30, jeu et ven 20h30, sam 18h, dim 16h, du 7 au 17 janvier.

Comment on freine ? suivi de Tableaux de Weil, Violaine Schwartz, éditions POL, 224 p., 14,50 €.

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