Les élèves des écoles de théâtre à l’affût des mauvais coups du macronisme

Les élèves des treize écoles nationales de théâtre réunis au sein de l’AFFUT sont vent debout contre la réforme qui vise à normaliser, banaliser leur enseignement supérieur très spécifique. Sont-ils écoutés, représentés dans les commissions d’enquête ? Non. Vont-ils devoir enfiler le gilet vert de Molière ?

Depuis deux ans, les élèves des treize écoles nationales de théâtre, réunis au sein de l'AFFUT (l’association des élèves et anciens élèves des écoles supérieures de théâtre francophone) se battent contre un projet de réforme de leur Diplôme national supérieur professionnel de comédien (DNSP) qui, dans un projet plus global, devait être soumis ce 12 décembre au Conseil des ministres sous la forme d’une ordonnance. Un projet qui nie toute spécificité des métiers du théâtre où pratique et théorie vont de paire et de concert, où l’artisanat de l’atelier est premier et le discours professoral en chaire bon dernier.

« Ni informés, ni consultés »

Créée il y a une dizaine d’années, l’AFFUT est une association de solidarité, d’échanges et de partage entre élèves au-delà des concurrences entre les écoles. L’école du TNS à Strasbourg ne ressemble pas à celle de l’ERAC de Cannes-Marseille, ni à celle du Théâtre du Nord à Lille, pour n’en citer que trois. L’AFFUT a une direction tournante qui, tous les deux ans, change d’école. Elle est actuellement de retour à Saint-Etienne, où l’association est née il y a dix ans. Chaque année, deux rendez-vous importants : des rencontres inter-écoles en mai dans l’école de théâtre abritant l’AFFUT, avec un temps d’échanges, bilan d’activité, renouvellement du conseil d’administration, et fête (lire ici), et une semaine de travail fin juin à la Cartoucherie dans les locaux du Théâtre de l’Aquarium.

Dès l’automne 2017, l’AFFUT avait sonné l’alerte dans une longue lettre à la déléguée au Théâtre au sein de la Direction générale de la création artistique (DGCA) s’étonnant que le projet de réforme de leur diplôme national soit mené « sans que nous, principaux concernés, ne soyons ni informés, ni consultés ». Le cahier des charges des grades universitaires de licence et de master devant en effet servir de base à la réforme fait preuve d’« une incompréhension de la spécificité de notre cursus », poursuivait l’AFFUT, car ce qui est proposé constitue « la négation du principe d’apprentissage par la pratique qui constitue l’essence même de notre formation » et la négation de l’originalité de chaque école de théâtre au projet pédagogique et artistique « unique ». Tout au contraire, le projet étudie les possibilités de tronc commun et de réorientation comme si les écoles de théâtre étaient des lieux d’enseignement supérieur comme les autres, ce que dénonce encore l’AFFUT tout comme le font les directions des écoles.

Usine à gaz

Y a-t-il eu concertation avec eux ? Pas vraiment. Comme les gilets jaunes, les élèves se sentent exclus, rejetés, méprisés. Il y a bien eu des réunions où on n’a fait que les écouter sans tenir compte de leurs remarques, de leurs analyses, de leur vécu tout en leur assurant que toute réforme ne se fera pas sans eux. L’AFFUT parle aujourd’hui « d’enfumage ». Comble d’une suffisance très macronienne, on est allé jusqu’à ne pas les prévenir lorsque a été mise en place une usine à gaz (et les élections y afférant), le CNESERAC, le Conseil national de l’enseignement supérieur et de recherche artistique et culturelle, regroupant dans un même moule des écoles de nature très différentes (arts vivants – danse, musique, cirque, marionnettes, théâtre –, audiovisuel, architecture, arts plastiques, patrimoine, etc.). Un conseil dont les travaux doivent être articulés avec le CNESER, Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche.

On voit par là même le but recherché : normaliser les écoles d’art et leurs spécificités très variables selon les disciplines et, à l’intérieur d’une même discipline, très variables selon les écoles (c’est particulièrement le cas du théâtre). Normaliser, c’est-à-dire aussi mutualiser, regrouper et, à terme, réduire. Passons sur la constitution un peu cafouilleuse et la répartition des sièges contestable de l’usine à gaz, les alertes répétées et ignorées de l’AFFUT dès lors que les élèves des écoles ont eu vent du projet. L’AFFUT parle de « mascarade élective ».

Les 68 membres – certains élus, d’autres nommés, d’autres encore tirés au sort – du CNESERAC se sont réunis le 6 novembre, accueillis par un discours du nouveau Ministre de la culture qui s’est ensuite éclipsé. A l’ordre du jour, un « Avant-projet d’Ordonnance relative à l’expérimentation des nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion des établissements d’enseignement supérieur et de recherche ». Une nébuleuse, un foutoir, une ignorance du terrain et des particularités des écoles et de leur enseignement. Des professeurs d’école d’art ont lourdement critiqué la tenue de cette réunion qui en un jour devait tout résoudre. Ils ne furent pas les seuls. Pour sa part, Claire Lasne, directrice du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, membre nommée, jugeant les arts vivants sous-représentés, n’a pas pris part au vote. 33 ont voté contre, 4 pour et il y eut 29 absentions. Un désaveu. Mais l’avis du conseil étant consultatif, le gouvernement semble vouloir passer outre. L’ordonnance devait être à l’ordre du jour du conseil des ministres ce 12 décembre. Il sera probablement et fort heureusement reporté, les circonstances actuelles invitant à moins de superbe venue d’en haut et à plus d’écoute du terrain. Pour se faire entendre, les élèves des écoles de théâtre vont-ils devoir enfiler le gilet vert que Molière, dit la légende, portait le jour de sa mort ?

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