Joachim Latarget nous fait déguster son sandwich grec

Prônant un théâtre résolument musical, la compagnie Oh!Oui... raconte avec délicatesse une histoire aussi vraie que réinventée qui nous fait circuler de la Grèce à la France avec l’arrêt pipi obligatoire qu’est le sirtaki, danse soi-disant grecque. Savoureux.

Scène de "Elle voulait mourir et aller à Paris" © DR Scène de "Elle voulait mourir et aller à Paris" © DR
Comment réagir lorsqu’on est une jeune fille grecque, fraîchement et miraculeusement arrivée à Lyon dans les années soixante, dans une famille française accueillante et bienveillante, rencontrée à Thessalonique à la faveur d’une panne de voiture, et que lors d’une soirée parmi de jeunes Lyonnais, on lui demande de danser le sirtaki ?

Cherchez la mère

Elle sait que cette danse, c’est du pipeau, qu’elle n’a rien de grec contrairement au rébétiko, qu’elle a été inventée pour les besoins du film Zorba le Grec de Mikael Cacoyannis parce que l’acteur principal, Anthony Quinn, d’origine mexicaine, avait des problèmes de jambes lourdes et qu’il avait fallu lui inventer une danse qui n’en soit pas vraiment une. Elle ne sait peut-être pas encore que plus que le nom à consonance grecque, c'est la musique de Mikis Theodorakis qui avait entraîné des millions de spectateurs à danser le sirtaki lors de nuits alcoolisées, popularisant cette danse bidon comme authentiquement grecque. Une danse devenue la meilleure ambassadrice d’un pays dont l’image n’était pas très reluisante au temps des Colonels (1967-1974). Sorti avant (1964), le film durant toutes ces années noires fut pour beaucoup comme un hymne à la future libération. Alors que fait cette jeune fille à Lyon ? Elle danse le sirtaki. Et on l’applaudit.

C’est là l’une des scènes du spectacle Elle voulait mourir et aller à Paris qui, comme tous les spectacles de la compagnie Oh ! Oui..., mêle musique et théâtre et c’est bien le moins puisqu’elle a été fondée (en 2000) par un couple, lui Joachim Latarjet, le musicien à tout faire, et elle Alexandre Fleischer, l’actrice à tout jouer, ensemble prônant « un théâtre résolument musical ».

Le spectacle part d’une histoire vraie, celle de la famille de Joachim Latarjet que ce dernier, dans un monologue époustouflant, raconte à toute vitesse comme une retenue d’eau qui éclate d’un seul coup, mêlant, comme il se doit, faits supposés, faits racontés, faits déformés, aggravés ou enjolivés à force d’être racontés, reconstruits et réinventés. L’histoire d’une famille de grecque d’Asie mineure, expulsés de Turquie dans un de ces tours de passe-passe dont l’histoire européenne du XXe siècle a été si friande, coupant les peuples en menus morceaux à la faveur de traités ineptes mais juteux, gros de guerres futures, séparant les familles, alourdissant le sac de non-dits, chuchotant à voix basse des on-dit. Et, à l’heure de l’exil choisi ou forcé, par souci d’intégration forcenée faisant en sorte que les enfants ne parlent pas la langue de leurs ancêtres mais celle de leur pays d’accueil envers lequel on n’en finit pas de dire merci, merci à toi terre d’accueil, merci à toi France.

Une pièce écrite, une histoire réinventée

Non, Joachim Latarget n’a pas cédé à cette mode du tout-venant et feignant théâtre prétendument documentaire qui aurait consisté à poser l’héroïne de cette histoire greco-turco-française, sa mère, aujourd’hui âgée, sur un tabouret au centre de la scène, à lui faire raconter toute sa vie depuis l’enfance et même avant jusqu’à cette famille française qui la sauve de ses parents à l’heure où jeune fille, pour un baiser volé, ils voulaient l’éloigner de Thessalonique et l’envoyer en école catholique (alors qu’ils sont orthodoxes) où elle aurait été tenue à l’écart des garçons. Cette famille française que cette famille grecque avait secouru, propose d’emmener la jeune fille à Lyon, où elle apprendra vite le français jusqu’à le parler couramment, seule langue qu’elle pratiquera plus tard avec son fils tout en l’envoyant en Grèce pour les vacances chez les parents. Et à la fin, elle se serait levée de son tabouret et avec ses vieilles jambes elle aurait dansé le sirtaki accompagné musicalement par son fils devant un public ému au larmes. Non, Joachim Latarjet n’a pas voulu de ce théâtre fastoche et souvent putassier ni verser dans ce docucu sam suffit et larmoyant.

Elle voulait mourir et aller à Paris est un spectacle à part entière, fin et délicat, fait de dialogues toujours justes, de scènes ici croquignolesques et là touchantes, mettant souvent face à face une femme aux cheveux noirs devenue une femme parlant parfaitement le français (Alexandra Fleischer) et la jeune fille grecque aux cheveux noirs qu’elle fut (Daphné Koutsafti), si bien que tout se mêle, que l’on traduit du français au grec et inversement et qu’à d’autres moments on en arrive à traduire du français au français avec l’accent grec. Assurant avec aisance plusieurs rôles secondaires (enfants, parents), Emmanuel Matte et Alexandre Théry complètent la distribution. Quant à Joachim Latarjet, il se tient le plus souvent sur le côté entouré d’instruments allant de son « cher trombone » (comme chantait Gainsbourg) jusqu’au petit bouzouki qu’est le Baglama, actionnant du pied des musiques rythmées et préenregistrées de sa composition sur fond de rébétiko.

Deux panneaux couverts de papier fleuri suffisent pour adosser cette histoire d’exils, d’héritages, de mémoires chavirés. Pas le moindre verbatim brut de décoffrage mais une pièce écrite par Joachim Latarget avec le concours d’Alban Lefranc. Latarjet dit n’avoir pas eu envie de raconter son histoire, mais plutôt « ce qu’elle  véhicule ». A commencer par tout ce que lève et engendre ce véhicule français qui un jour tombe en panne sur une route grecque…

Après la création à l’Espace Malraux de Chambéry, Elle voulait mourir et aller à Paris se donne à Paris au Carreau du temple jusqu’au 14 janvier dans le cadre de la programmation des Plateaux sauvages, puis les 23 et 24 janvier au Théâtre de Sartrouville, du 23 au 25 mars aux Subsistances à Lyon, les 3 et 4 mai à l’Onde de Vélizy, du 14 au 17 mai au nouveau lieu des Plateaux sauvages à Paris.

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