A comme Artiste, Artaud, Argent, Allez-vous faire foutre, A comme Angélica Liddell

En adaptant très librement « La Lettre écarlate », le roman de Nathaniel Hawthorne décrivant la société puritaine des premiers colons d’Amérique, Angélica Liddell chante l’amour à n’importe quel prix qu’ont les femmes pour les hommes, dans un art où la transgression, la beauté et l’immoralité sont des garants. Angélica, je t’aime !

Scène de "The Scarlet letter" © Simon Gosselin Scène de "The Scarlet letter" © Simon Gosselin
En ces temps de retour à l’ordre moral, de revival possible de cette saloperie que fut la manif pour tous, de puritanisme bien ancré, à commencer par celui qui a trait à l’argent, et de nouveaux habits des « puritains progressistes » en matière de sexe, le nouveau spectacle d’Angélica Liddell est un bain théâtral de jouvence dans sa noire beauté, son impudeur mâtinée d’esthétique, sa façon de concevoir la scène comme une tribune, une parlerie et plus encore une cérémonie où déployer ce qu’Antonin Artaud nomme les « forces vives » de la « poésie ». Là où, souligne Artaud, « l’image d’un crime présentée dans des conditions théâtrales requises est pour l’esprit quelque chose d’infiniment plus redoutable que ce même crime réalisé », cité dans le programme de The Scarlett Letter par Angélica Liddell qui signe texte, mise en scène, scénographies, costumes, et joue.

La lettre de l’amour

Elle traverse la scène, droite dans une robe noire à balconnet de veuve et de reine immémoriales, sauf qu’elle est nue dessous, on le verra dans un court moment comme mis en scène par Michel Ange où le doigt d’un des huit jeunes hommes nus qui occupent quasi constamment la scène, vient se poser à l’origine du monde, au bord de la fente gardée par une petite touffe rousse, quand Hester-Angelica soulève sa robe. Auparavant, un carré dénudé de son dos nous aura montré les traces d’une flagellation ou d’une scarification, un damier de traits rouges. Le sceau de la culpabilité du personnage d’Hester, héroïne de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, fiction foudroyante sur le puritanisme des premiers colons américains.

Dans cette adaptation très libre, Angélica Liddell adopte la tenue d’Hester Prynne, coupable d’adultère, attendant un enfant, mais refusant de nommer le coupable (Arthur, le pasteur de la paroisse). Angélica Liddell porte sur sa robe la lettre A de l’adultère (au temps d’Hester : imprimée au fer rouge à même la peau). Comme dans le roman, le A va dériver, devenir Ange, Amour, Artiste (dans Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme, Liddell avait traité déjà de « A comme argent »)... Notons que le A majuscule peut aussi représenter le sexe d'une femme entre ses deux jambes. Artiste, Angélica Liddell l’est tout le temps à fond, à la vie, à la mort. La scène est sa maison, son agora, le lieu où panser ses plaies en les exposant. La scène est son parloir où tout déverser avant de se retrouver prisonnière de sa solitude. Que ceux qui parlent d’égotisme, de narcissisme, de pose relisent la phrase d’Artaud citée plus haut. Liddell est un cœur qui saigne, Baudelaire est son frère.

D’entrée de jeu, nous voici prévenus : « Celle qui vous parle tue, vole, pervertit. Sans juges, l’art n’existerait pas. 
Sans moralisme, l’art n’existerait pas. 
Sans hypocrisie, l’art n’existerait pas. Bref, sans vous, l’art n'existerait pas. Je vous remercie donc de me mépriser. Seul celui qui aime s’expose à l’insulte. 
Supportez-moi et je vous parlerai 
parce que je vous aime. Au fond, cette œuvre 
est celle d’une recluse. Nous, les damnés, sommes les seuls 
à choisir la bonté sans détour. Si je veux être sauvée, je dois 
ériger mon propre bûcher. »

« Dans mes rêves, je serre des phallus » 

Et, sans attendre, elle en allume le feu : « Je n’aime pas ce monde/ où les femmes ont cessé/ d’aimer les hommes./ Je n’aime pas ce monde/ où les femmes haïssent les hommes./ Je ne l’aime pas./ Je n’aime pas être/ une femme parmi les femmes./ Je n’aime pas ça. ». Seule contre toutes (les féministes). Au silence héroïque de l’héroïne du roman, la nouvelle Hester qu’elle est parle tant et plus, dis ce que l’on n’ose pas dire, ce qui « ne se dit pas ». Par exemple : « Dans mes rêves, je serre des phallus/ Comme des bouquets de fleurs ». Et on les verra, ces phallus entre ses mains, ces bouquets de fleurs dans des compositions sublimes de culs fleuris d’hommes qui font penser à Pasolini. Ou encore, mariant humiliation et sublimation, ce défilé d’hommes nus, sexe en main, devant elle, dévote du sexe, à genoux, bouche ouverte (elle suce un instant le dernier, reine-esclave revendiquée de l’amour, de l’excès d’amour. Les moments où Hester et Arthur, morts, dialoguent sont plus convenus.

A 52 ans, avec sa voix douce qui caresse les voyelles, Angélica Liddell nous parle des corps, et d’abord du sien (elle n’a pas souhaité apparaître sur les photos du spectacle diffusées), de celui des femmes, qui « passé quarante ans » flétrissent, noyant de parfum « l’odeur de pisse » de leurs « vagins fanés ». Et cette beauté enfuie engendre la « méchanceté » ou « la mesquinerie ». La provocation et l’offense ne sont jamais loin de la souffrance chez Angélica Liddell. Il n’y a pas d’amour sans avilissement, dit-elle encore, faisant référence à Médée, Anna Karénine et Madame Bovary. « Il vous faut la violence de l’amour » seront ses derniers mots. Il y a là comme un hymne à l’amour que ses spectacles relancent inlassablement contre tout affadissement, compromission, traficotage.

Angélica Liddell n’est jamais si peuplée d’ombres que lorsqu’elle est seule face à nous, elle l’est toujours, même entourée d’une multitude. Tous ces hommes nus qui s’agitent sur le plateau de façon parfois énigmatique, donnent tout leur poids à ces moments intenses où Hester-Angélica, seule, balance sa poésie acérée et acerbe. Et puis surgit ce moment inoubliable : un rideau tombe devant elle. Elle le soulève, s’avance ; tombe alors un autre rideau, elle le soulève, s’avance ; puis un troisième. Trois rideaux qui n’ont d’autre usage que de tomber chacun une fois. Rêve physicien de tout théâtre sans cesse recommencé dans son orgueilleuse nudité, tribut de l’artiste dans sa puissante et désarmante solitude.

Vient le moment le plateau reste vide tandis qu’en off une voix venue du sud chante l’amour. On croit que c’est la fin. Non, ça continue. A la fin des fins, chaque spectacle d’Angélica Liddell n’est que le moment d’un journal infini dont chaque occurrence est lancée comme un rappel au seul ordre qu’elle connaisse : celui qui les récuse tous ou les renverse.

The Scarlet Letter, en espagnol surtitré en français, créé au CDN d’Orléans, est à l’affiche du Théâtre national de la Colline, du mer au sam à 20h30, mar à 19h30, dim à 15h30, jusqu’au 26 janvier. Puis Teatro nacional de Lisbonne les 1er et 2 fév, et au Teatros del Canal à Madrid du 14 au 16 février.

Tous les textes d’Angelica Liddell parus aux éditions Les Solitaires intempestifs sont épuisés. Un nouveau volume, qui paraît ces jours-ci, les réunit tous dans une nouvelle ordonnance : Ecrits 2003-2014, traduits de l’espagnol par Cristilla Vasserot, 552 p., 23€.

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