La dernière fois qu’Olympe de Gouges alla chez le coiffeur

Catherine Anne écrit des pièces de théâtre. Olympe de Gouges en écrivait aussi. Dans « J’ai rêvé la révolution », la première imagine les derniers jours de la seconde et interprète le rôle de cette femme rebelle pour mieux partager ce qui les rassemble en lui rendant hommage

Scène de "J'ai rêvé la révolution" © dr Scène de "J'ai rêvé la révolution" © dr
Après avoir été longtemps oubliée, sous-estimée ou brocardée par les historiens (hommes) de la Révolution française, Olympe de Gouges a fini par trouver la place qui aurait dû être la sienne depuis longtemps. Historiquement, elle le doit d’abord aux femmes. Et ce sont des éditions féministes (Côté femmes) qui ont d’abord édité ses écrits politiques et ses pièces de théâtre avant que Cocagne, une maison d’édition de sa ville natale, Montauban, ne prenne le relais.

Des femmes et des mères

Si son théâtre est rarement joué (plusieurs pièces prennent la défense des Noirs), différents auteurs et metteurs en scène ont conçu des pièces et des spectacles autour de ses écrits et de sa vie. Catherine Anne s’inscrit dans ce courant en écrivant J’ai rêvé la révolution, une fiction qui s’inspire des derniers jours de cette femme engagée dans bien des combats. Une pièce qu’elle met également en scène tout en jouant le rôle principal.

Lors de la mise en place du Comité de salut public, Olympe de Gouges dénonce publiquement un risque de dictature. Elle rédige le texte d’une affichette mais elle n’a pas le temps de la placarder sur les murs de Paris. Elle est arrêtée le 20 juillet 1793, puis inculpée par le Tribunal révolutionnaire et emprisonnée dans l’attente de son procès. La première scène de la pièce la montre entant dans une cellule de prison.

Trois murs faits de rangées de chemises uniformes forment un espace composite où tout se passe (scénographie : Elodie Quenouillère). La plupart des scènes se dérouleront dans la cellule de la prisonnière. D’autres dans l’appartement que le soldat révolutionnaire partage avec sa mère dans l’enceinte même de la prison. Quelques scènes se déroulent à la face, c’est-à-dire dans une rue proche de la prison.

Le soldat est un jeune homme pénétré de l’idéal révolutionnaire qui voit dans la prisonnière une traître à la Révolution. La mère du soldat, ne sait pas lire mais lit dans les cœurs : pour elle, la prisonnière est d’abord une femme qui a des problèmes de femme, une mère qui vit loin de son fils lequel au front défend la patrie. La jeune épouse de ce dernier complète la distribution. Elle vient de sa lointaine province. Sachant sa belle-mère emprisonnée, elle fait tout pour essayer de la faire sortir de prison, à tout le moins de préserver ses derniers écrits bien qu’elle ne partage pas forcément les idées de celle qui n’est jamais nommée par son nom, Olympe de Gouges.

Dernière lettre

Catherine Anne nuance ses personnages. La mère du gardien de prison (formidable Luce Mouchel) se dit prête à aider la belle-fille de la prisonnière mais c’est aussi parce que cette dernière lui propose en échange des denrées introuvables alors à Paris en proie à la pénurie : des œufs, du beurre. Son fils (Pol Tronco) est un obtus soldat révolutionnaire qui se méfie des femmes mais c’est aussi un fils sous l’emprise du pouvoir maternel, ce qui le conduira à tricher avec le règlement. La belle-fille (Morgane Real) est une révolutionnaire partagée entre l’attirance envers cette femme qui écrit et qu’elle admire, et une haine contre ce qui en elle refuse le plan d’évasion que son groupe a préparé. La prisonnière (interprétée avec justesse par Catherine Anne) n’est pas une héroïne héroïque dépourvue de défauts ; elle sait se montrer arrogante, imbue d’elle-même et persuadée que la force de sa parole la sauvera de la guillotine.

L’auteur Catherine Anne glisse dans la bouche de son personnage quelques phrases extraites des écrits d’Olympe de Gouges comme sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) -réédité chez Mille et une nuits- et jusqu’à sa dernière lettre adressée à son fils à la veille de son exécution.

La pièce s’achève à l’aube de ce dernier jour alors que le jeune soldat vient la chercher pour aller chez le coiffeur afin qu’on lui coupe les cheveux avant de lui couper la tête.

Dans un court épilogue, deux femmes d’aujourd’hui imaginent ce jour pluvieux du 3 novembre 1793 où s’acheva la vie et l’œuvre de cette féministe avant l’heure dont bien des combats (divorce, maternité, droit de vote, etc.) mettront des siècles avant d’avoir gain de cause. Cet heureux contrepoint final nous laisse un peu frustrés : on aurait aimé entrer plus avant dans ces textes novateurs. Mais tel n’était pas le but de Catherine Anne qui, dans une forme de théâtre éprouvée, a voulu d’abord montrer une femme qui, ne cessant d’écrire, lutte avec ses mots en payant de sa personne jusqu’au bout.

Manufactures des Œillets-Théâtre des Quartiers d’Ivry, ts les jours sf les mer, jusqu’au 16 fév. Le spectacle créé à Annemasse est passé par la MC2 Grenoble, il sera donné les 8 et 9 mars au Théâtre du Sillon à Clermont-l’Hérault, les 15 et 16 mars au Théâtre de Privas, les 3 et 4 mai au Théâtre des Halles à Avignon en coréalisation avec la scène nationale de Cavaillon.

J'ai rêvé la Révolution est paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 94 p., 13,40€.

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