Théâtre : Les Singuliers se conjuguent au pluriel

Pour sa troisième édition, le festival Les Singuliers rassemblait des projets particuliers d’artistes le plus souvent peu ordinaires. Plaisirs de l’essai et du pas de côté. Ailleurs, c’est Blaise Cendrars qui nous apparaît sous un jour bien singulier.

Scène de "Le pas grand chose" © dr Scène de "Le pas grand chose" © dr
Etonnant de voir un festival s’appeler Les Singuliers. C’est d’autant plus singulier que c’est la troisième édition de ce festival au 104 qui se conjugue au pluriel en affichant une quinzaine de propositions artistiques. Le festival entend donc réunir des artistes singuliers. N’est-ce pas là le but de tout artiste, être singulier, ne ressembler à personne, tracer son propre sillon ? Le festival nous invite à penser qu’il y a donc des artistes plus singuliers que d’autres.

Est-ce le cas de tous les artistes du festival ? On peut en douter mais c’est assurément le cas de celui qui clôt actuellement le festival en beauté, Johann Le Guillerm. L’artiste restera dans l’histoire des arts du « spectacle vivant » comme l’un de ceux qui ont su élargir le territoire de l’art du cirque, dont les frontières sont de plus en plus poreuses et incertaines. Au demeurant, le terme cirque ne résume pas ce qu’est Johann Le Guillerm ni ce qu’il fait au jardin d'Agronomie tropicale de Paris, dans le bois de Vincennes, où la mairie lui a offert des locaux dans un cadre étonnant. L’anthropologie, l’architecture, la logique participent de son art autant que le cirque. Et ce qu’il fait dans Le pas grand-chose – spectacle ultime du festival les Singuliers –, c’est encore autre chose (lire ici). Johann Le Guillerm s’intéresse par exemple à la banane. Allez-y, vous verrez de quoi est capable l’énergumène avec ce fruit en forme de sourire.

Singulière assurément, l’artiste aérienne franco-suisse Mélissa von Vépy (lire ici). Noir M1, son nouveau spectacle au titre beau comme l’intitulé secret d’un prototype, est né d’une carte blanche qui lui avait été offerte à Lyon, aux Subsistances. L’artiste qui n’a froid ni aux yeux ni aux muscles, travaille au-dessus du vide, entre cintres et nuages, sur le casse-gueule : tout ce qui déraille, se débine, s’affaisse et tout ce qui porte malheur (superstition, péché mignon), telle la pièce de Shakespeare Macbeth. Mélissa von Vépy met la scène à l’envers et nous entraîne côté coulisses en ouvrant les vannes des micros utilisés par les techniciens pour communiquer entre eux. Le charme mais aussi les limites d’un croquis à vif.

Scène de "Noir M1" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Noir M1" © Christophe Raynaud de Lage
On pourrait en dire autant de A silver factory, la proposition de la metteuse en scène Clara Le Picard . Avec le duo dynamique que forment l’explosive actrice et chanteuse Valentine Carette et le compositeur-musicien-acteur pomme d’amour Frank Williams, elle nous fait entrer dans la Factory, l’antre d’Andy Warhol. Elle le fait avec ses deux complices via le prisme de la musique, des artistes et des hits contemporains de l’aventure. Tout cela est malheureusement accompagné de fiches pédagogiques bien inutiles qui nous « expliquent » la Factory comme un audio guide touristique.

De Factory 2, le très beau spectacle de Krystian Lupa, à Gob Squad’s kitchen, you’ve never had it so good, le spectacle du collectif Gob Squad basé sur plusieurs films de Warhol et de son fameux quart d’heure de célébrité (un spectacle créé en 2007 par six Anglais vivant à Berlin, qui étaient ces jours-ci à l’affiche du Théâtre du Maillon à Strasbourg), les artistes n’en ont pas fini d’interroger la singularité d’Andy Warhol.

Assurément singulière devait être aussi la soirée unique proposée par Sonia Bester et Olivier Mellano. On y vit, excusez du peu, Camille, Etienne Daho, Philippe Katerine, Elise Caron, Judith Chemla et bien d’autres se retrouver sur la même scène pour chanter des mélodies de Gabriel Fauré. Singulier, non ?

Scène de "Braise et cendres" © Vincent Lacotte Scène de "Braise et cendres" © Vincent Lacotte

C’est en haut, tout en haut du théâtre du Lucernaire, dans une salle portant le nom de Paradis, que loge présentement Blaise Cendrars en la personne singulière de l’acteur Charlie Nelson. Jacques Nichet que l’on croyait rangé des affaires courantes a eu le béguin pour un texte de Blaise Cendrars, son journal, qu’il a découvert dans ses œuvres publiées dans la Pléiade et éditées par Claude Leroy. Le metteur en scène s’est réveillé pour faire partager son engouement, encouragé et guidé dans son entreprise par Leroy en personne pour composer Braise et Cendres. Il en a profité pour travailler avec un acteur qu’il apprécie et avec lequel il n’avait jamais travaillé : Charlie Nelson.

Le tout est plié en un peu plus d’une heure avec trois bougies, une toile peinte, une ceinture et un manteau tenant lieu de couverture pour tenir les rêves de l’auteur bien au chaud. Cendrars parcourt sa vie au pas de course en n’éludant pas le commencement : l’histoire de sa naissance vue du ventre de sa mère, un point de vue imprenable. Mais le monde est vaste, il ne va pas tarder à l’arpenter et à le réinventer. Ici, nous entrons dans sa maison dévastée par les nazis où il ne retrouve ni ses milliers de livres ni sa malle aux manuscrits. Là, on fait un arrêt de rigueur dans La Prose du Transsibérien, avant de filer à New York où Cendrars passe ses journées le nez dans les livres à la Central Library. Lectures et écritures se tirent des bourres, rêves nocturnes et souvenirs diurnes tricotent une vie où les phrases aiment faire des pirouettes mais aussi se dénuder comme rarement chez Cendrars. Singulier, assurément.

Le 104, festival Les Singuliers, Le pas grand-chose de Johann Le Guillerm jusqu’au 16 fév;

Braise et Cendres, au Lucernaire avec Charlie Nelson, 19h du mar au sam jusqu’au 9 mars.

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