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Billet de blog 12 mars 2015

Marthaler déjeune avec Labiche à bord d’une succulente « Ile flottante »

Les élections départementales vous foutent le bourdon, l’Europe vous fait faire du mouron, le printemps a la grippe, l’homme n’est plus ce qu’il était, votre moral est dans les chaussettes ? Allez vous rafraîchir la mâchoire en allant voir le nouveau spectacle de Christoph Marthaler.

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© Simon Hallström

Cet article, mis en ligne ailleurs le jour des attentats, tombait à plat. Il faut toujours savoir repasser les plats, nous apprend Marthaler. Repassons-le.

C’est avec une pièce de Labiche, L’Affaire de la rue de Lourcine, que le metteur en scène Christoph Marthaler avait rencontré en 1991 la scénographe Anna Viebrock. Ils sont depuis inséparables. Vingt-trois ans après, ils retrouvent Labiche dans une adaptation très libre d’une de ses onze pièces en deux actes, La Poudre aux yeux (1862), sous le titre bilingue Das Weisse vom Ei (Une île flottante). Plaisir des retrouvailles avec cet auteur dont les spectateurs, après les acteurs, sont les heureux bénéficiaires.

Du champagne servi dans des vases à fleurs

S’il est question de mets choisis (on aime manger dans le théâtre de Labiche) et même d’un dessert aux truffes dans La Poudre aux yeux, il n’y est nullement fait mention d’île flottante, pas plus que dans le spectacle de Marthaler où le metteur en scène troque bien des choses, comme une harpe en lieu et place du piano dont parle Labiche. L’un des personnages, madame Malingear, demande à sa fille Emmeline de faire des « roulades » sur son piano. La harpe, qui s’y connaît en roulades, y pourvoira.

Si on veut jouer au cuistre, on peut se dire que le titre choisi par Marthaler, évoquant un dessert dont le sucre est le pivot (il en fait pour la crème anglaise sur laquelle flotte un blanc d’œuf monté en neige avec du sucre glace et sur lequel on verse les filaments craquants d’un caramel) est un hommage au père de Labiche qui veillait à la bonne marche de sa fabrique  de « sirop et glucose de fécule ». D’ailleurs, dans la pièce, monsieur Ratinois est un ex-sucrier – pas l’objet, l’entreprise ; mieux vaut préciser car dans le spectacle, les vases à fleurs tiennent lieu de flûtes à champagne.

Enfin, un frais diplômé en dramaturgie prouverait, Deleuze et Guattari à l’appui, que « L’île flottante » n’est rien d’autre que la métaphore ontologique de la dramaturgie marthalerienne admirablement traduite et mise en abîme par le combat titanesque que mène la petite cuillère pour extirper un bloc de blanc d’œuf monté en neige.

Or, chacun a pu en faire l’expérience, quand on veut l’entamer, cet iceberg sucré, léger mais ferme, n’en finit pas de dériver tel un continent vers le bord de la coupe, on le voit même parfois  piquer du nez comme une balise maritime quand il ne se retourne pas avec la rapidité d’un kayak, et ainsi de suite.

On aura reconnu là le modèle d’un de ces combats domestiques infinitésimaux dont chaque spectacle de Marthaler se délecte. Avis aux afficionados de l’énergumène dont je suis, dans : Das Weisse vom Ei (Une île flottante), on est servi, de chaises percées en lèvres ensanglantées, la coupe est pleine, bien pleine et le regard à la fois tendre et impitoyable comme toujours.

Mais, j’y songe, et si l’île flottante était tout bonnement le dessert « européen »  préféré de ce gourmand artiste sans frontières et exilé permanent qu’est Marthaler ? Et si la pièce de Labiche, tenant lieu de crème anglaise, n’était là que pour mieux faire flotter l’imagination vaporeuse de ce metteur en scène ? Comme disait un personnage de Labiche dans je ne sais quelle pièce : « on se perd en conjonctures ».

Un avatar inattendu du couple franco-allemand

Revenons aux fondamentaux : la pièce met en présence deux familles bourgeoises, les Malingear et les Ratinois, pas pauvres mais pas richissimes non plus, qui, à l’heure de marier Frédéric, fils de l’une, à Emmeline, fille de l’autre, rivalisent d’ingéniosité et de prétention pour apparaître plus riches qu’elles ne le sont, le but étant de berner l’autre partie en lui jetant de la poudre aux yeux.

Labiche tord le cou à la bêtise bourgeoise que l’on n’a pas fini d’explorer depuis Flaubert et dont les horizons sont infinis. Marthaler lui emboîte le pas mais il en rajoute une couche : dans le spectacle, les Ratinois sont une famille (suisse ?) allemande et les Malingear une famille (suisse ?) française, le spectacle étant d’ailleurs une production mixte entre le Théâtre de Basel (Suisse allemande) et celui de Vidy-Lausanne (Suisse française).

Par cette redistribution des cartes, Marthaler a aussi le plaisir et l’avantage de se moquer de ces productions européennes encouragées par Bruxelles et qui aboutissent à des spectacles souvent accablants réunissant, pour répondre aux « critères » cachant des motifs d’abord  économiques, des artistes de plusieurs nationalités de l’UE. Cela nous vaut dans Das Weisse Von Ei (Une île flottante) des moments impayables, comme ces déclarations incompréhensibles dans la langue de l’autre proférées par les pères respectifs à l’heure des fiançailles.

Belle idée que de mettre ainsi en scène cette variation locale du couple « franco-allemand », moteur en panne de l’Europe aux ressources énergétiques comiques insoupçonnées. Dans une Europe soucieuse de justice et de culture, les spectacles de Marthaler devraient être subventionnés pour les décennies à venir par les fonds secrets luxembourgeois planqués par l’auto-proclamé blanc comme (œufs à la) neige, Jean-Claude Juncker devenu roitelet de l’UE.

© Simon Hallström

L’acte I de la pièce de Labiche se passe dans le salon des Malingear (les Français), l’acte II dans le salon des Ratinois (les Allemands). Anna Viebrock opte pour un salon unique réversible (je vous laisse découvrir comment). Un salon surchargé de tableaux et d’objets animaliers dont des bois de cerf dans le rôle de la vedette américaine, mais aussi un piquant hérisson aux usages multiples, une tortue et j’en passe. Tandis que Emmeline s’adonne aux « roulades » sur sa harpe, Monsieur Ratinois, allemand, donc ayant la fibre musicale, n’a de cesse d’écouter de la musique sur des postes de radio, plus  surprenants les uns que les autres, formidable source de gags à répétition.

Dans son Histoire anecdotique des contemporains (1885), Alfred Carel rapportait ces propos de Labiche : « Une pièce est une bête à mille pattes qui doit toujours être en route. Si elle ralentit, le public bâille ; si elle s’arrête, il siffle. » A l’instar de la crème dite renversée (proche parente de l’île flottante), Marthaler applique cette règle à l’envers, s’inspirant en cela du grand  Klaus Michael Grüber qui, en mettant en scène L’Affaire de la rue de Lourcine en 1989 (donc quelques années avant que Marthaler ne monte cette même pièce) déclarait : « La règle pour de telles pièces : ralentir ou accélérer. Ne pas entrer dans la psychologie des profondeurs. Avec ce principe, tout devient lumineux. »

De fait, Marthaler ralentit tout à mort, si bien que le spectacle commence par une quasi-inaction de dix minutes où l’on a le loisir de repaître nos yeux du décor d’Anna Viebrock dans ses moindres détails (et ils sont légion) tandis que Monsieur Malingear, médecin sans clientèle, tire sur sa bouffarde (éteinte), une pipe empruntée à Monsieur Hulot, voire à Tati lui-même, auquel ce spectacle rend un constant hommage.

Des personnages d’une extraordinaire platitude

J’ai vu cette Ile flottante bilingue (avec surtitres) un soir ordinaire au Théâtre de Vidy à Lausanne et les réactions du public étaient édifiantes : la salle semblait coupée en deux. En haut (les places les moins chères), un public jeune entrait tout de suite dans le jeu et riait collectivement. En bas (les places les plus chères), le public plutôt bourgeois, dont nombre d’abonnés, ici adhérait (mais individuellement), là était cueilli à froid. Dans ce dernier cas, les spectateurs s’attendaient à voir un truculent Labiche avec portes qui claquent, or ils assistaient à un spectacle sans porte (sauf une, mais toujours ouverte) d’une incommensurable vacuité, en panne d’action échevelée. « Les aventures des personnages de Labiche sont d’une extraordinaire platitude », écrit Philippe Soupault. Marthaler pousse ce constat dans ses derniers retranchements. Ce n’est que petit à petit que tout le public a été collectivement conquis, à l’exception d’une poignée de spectateurs qui, ne comprenant rien au film ou croyant s’être trompés de salle, ont rapidement quitté les lieux.

La lenteur est aussi ce qui permet de décliner la notion de tableau (peint, vivant, etc.) sous bien des registres, Marthaler jouant avec les cadres comme un gamin avec ses Lego. Ce qui nous vaut des tableaux de famille, je ne vous dis que cela.

Et encore ce détail savoureux : l’absence de portes laisse entrevoir sur le côté gauche une table encombrée de vaisselle que l’on ne sort que pour les « grandes occasions ». On se dit que tôt ou tard les acteurs vont s’en servir, on attend, on attend longtemps, on ne sera pas déçu.

Si l’on en croit Courteline, Labiche chantait faux et la musique lui cassait les oreilles tout comme Madame Ratinois qui prétend le contraire. Marthaler, cela n’étonnera pas son public de fidèles, renverse là encore la vapeur : la musique s’immisce partout sur fond obsédant de cloches, elle sort des gorges, des postes de radio, arrive des coulisses. Cela va de Schubert à la musique du film « Love Story » en passant par des vieux airs populaires, Mozart, James Last pour ne citer qu’eux, sans oublier « Le Papa du papa » de Bobby Lapointe, chanteur invité permanent des derniers spectacles de Marthaler (qui aime l’un ne peut qu’adorer l’autre).

Tout cela est joué, chanté, contorsionné, clownisé par une équipe d’acteurs experts, familiers des spectacles de Marthaler. Ils se comprennent à demi-mots et le public est le témoin complice de cette complicité. Nommons-les. Charlotte Clamens (la seule nouvelle), Marc Bodnar, Carina Braunschmidt, Graham F. Valentine pour la famille Malingear. Nikola Weisse, Ueli Jäggi, Raphael Clamer, Catriona Guggenbühl  pour la famille Ratinois.

Pour finir, il faut remercier Christoph Marthaler d’avoir exhumé La Poudre aux yeux, pièce de Labiche peu montée et méconnue au point de ne pas figurer dans les deux volumes du théâtre de Labiche paru chez Garnier Flammarion. En revanche, elle figure dans les deux tomes plus épais de la collection Bouquins qui cependant ne publie pas toutes les pièces de l’auteur, il est vrai très prolixe, mais tout de même une belle poignée de pièces en quatre et cinq actes, 32 pièces en trois actes, 11 en deux, 108 en un acte, sans compter le reste. Dans les années 60, Gilbert Sigaux avait mené à bien l’édition de ses Œuvres complètes en huit volumes au Club de l’honnête homme. Une édition limitée, épuisée depuis longtemps. A quand les œuvres complètes de Labiche dans la Pléiade ? Marthaler serait un de ses premiers lecteurs.

Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris, jusqu’au 29 mars, 01 44 85 40 40.

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