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Billet de blog 13 avr. 2021

Occupant·e·s du TNS: « Nous sommes vos suicidé·e·s »

Il y a plus d’un mois, dans la foulée de l’Odéon, les élèves de l’école du TNS et d’ailleurs occupaient le Théâtre national de Strasbourg. Aujourd’hui, plus d’une centaine de lieux culturels sont occupés. En marge des revendications professionnelles et sociales dûment répertoriées par toutes et tous, les occupant·e·s du TNS écrivent aujourd’hui cette tribune. Un cri d’alarme, une arme de lutte.

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« Nous avons 22 ans, 25 ans, 23 ans, 19 ans, 27 ans, 18 ans, 21, 24 et 26. L’une de nous a eu 20 ans la semaine dernière, derrière les portes closes de ce théâtre. Et combien d’autres ont fêté et fêteront leurs 20 ans seul-e-s?

Nous avions des rêves pour chaque anniversaire à venir. Des objectifs, des projets, des promesses. Nous devions grandir, encore, chercher, saisir, sentir, construire, ensemble et dans toutes les langues, le monde de demain. Etendre nos bras, nos jambes, enjamber, courir. La pandémie nous a coupé nos membres. A nous, jeunesse amputée, mutilée, vous avez répondu « courage », « espoir », «patience». Alors nous nous sommes armé-e-s, oui, de patience, nous avons espéré, attendu, prié, nous nous sommes confinés, nous nous sommes masqués, nous avons accepté, d’annuler, d’arrêter, d’interrompre. On s’est résigné à nos écrans. On s’est stoppé en pleine route sur des longs chemins. Figé dans l’élan. En équilibre. Les amitiés naissantes, empêchées, les rencontres, empêchées, l’apprentissage, empêché, l’expérience, empêchée. La pensée, confinée. Empêchée.

Vous nous aviez dit que nous étions les forces du rêve. Mais l’espoir ne tient pas « coûte que coûte ». Et le rêve s’abîme. Et le courage s’épuise. Et ça ne suffit tout simplement plus, car ça fait déjà trop longtemps qu’on espère, et nos réserves ne sont pas infinies, elles s’amenuisent, se réduisent en peau de chagrin.

NON, NOUS NE DANSERONS PAS TOUJOURS, NON, NOUS NE RÊVERONS PAS TOUJOURS, NON, NOUS NE SURVIVRONS PAS QUOI QU’IL ARRIVE, OUI, DES DESTINS SERONT BRISÉS, OUI, DES EXISTENCES SERONT CONDAMNÉES, OUI, UNE GÉNÉRATION EST SACRIFIÉE.

Nous ne vivons pas dans le déni de la pandémie. Nous voulons apprendre à vivre avec elle là où le gouvernement nous exhorte à attendre des jours meilleurs. Nous ne pouvons plus attendre un futur sans cesse mort-né. Un jour viendra où nous nous ne pourrons plus espérer, croire, attendre. Et qui prendra la relève ? Les plus jeunes d’entre nous, les adolescents et les enfants seront-ils encore capables de rêver à un autre état du monde ? À 14 ou 15 ans, quand on s’est déjà habitué à ne pas connaître le visage des autres, comment peut-on imaginer un monde solidaire ? À moins que ce ne soit cela finalement l'objectif des arbitrages: enterrer pour toujours l'idée que l'on peut vivre dans la pluralité. L'idée que l'autre peut nous aider. Qu'est-ce qu’il restera alors ? Une société où l'on étudie seul-e, où l'on travaille seul-e, où l'on jouit seul-e, où l'on meurt seul-e. Oui, cette société-là entretient et garantit un fonctionnement économique effréné, au détriment de toute logique humaine. Nous savons que l'argent ne fait plus le bonheur de notre génération : nous apprenons chaque jour le goût amer de sacrifices et de solitudes qu'il a désormais. Et nous ne pouvons même pas vomir : nos ventres sont vides. Notre seule nourriture est une colère immense. Et cette colère sera notre puissance d’être. La mort lente qui rampe sur nos corps, mort sociale, mort physique à laquelle nous condamne le gouvernement, nous allons nous en défendre, nous aussi « coûte que coûte », avec les dents, les ongles. Avec les pavés, avec le feu.

Ici, à l’intérieur des théâtres où nous nous sommes enfermés, plus les jours passent, plus nous sommes inquiets. Ne croyez pas que nous dormons. Ne croyez pas que nous rêvons. Nous avons les yeux grand ouverts. Plus les jours passent, plus nos mains sont serrées. Plus les jours passent, et plus nous sommes dangereux. Nos révoltes ne sont pas culturelles. Notre révolution est humaine. Entendez-nous, chaque jour qui passe, nous sommes affamés mais pas affaiblis. La peur qui grandit nous fait vivre. Nous sommes décidés à en découdre avec la marche inacceptable du monde. Nous ne refusons pas la peur, parce qu’elle est dans nos mains, dans nos poings serrés. Parce que sans elle, sans cette force qui nous pousse encore, encore, encore, encore, nous serons définitivement sans avenir.

Il n’y a pas de porte de sortie pour nous. Entendez-nous bien: pour nous, il n’y aura pas d’autre possibilité que de lutter. Pas d’autre poésie que l’action réelle. Que peut-on perdre de plus ? Nos lieux de pensée, de création, nos lieux de recherche, de travail nous ont été enlevés. Nous avons été laissés de côté, perdants dans tous les arbitrages, inlassablement condamnés, nous avons été, tout le long de cette crise, depuis plus d’un an, vos prêts-à-sacrifier. Nous ne sommes pas votre priorité, nous l’avons compris. Un pays qui oublie sa jeunesse, qui sacrifie sa jeunesse, qui néglige sa jeunesse, un pays qui assassine sa jeunesse –est-il viable ? Vous nous laissez tomber, et il faudra que vous l’assumiez. Nous ne sommes pas vos actifs marchands et productifs, nous sommes la génération du futur, nous sommes vos suicidé-e-s.

Nous vous avons appelé. Nous avons habité, occupé, crié à nos fenêtres.

Vous avez mis en balance les existences humaines, vous les avez catégorisées en valeurs marchandes par les termes « essentiel » et « non-essentiel ». Nous sommes vos suicidé-e-s. Vous avez gardé nos lieux de vie fermés. Et quand nous avons protesté, votre seule réponse a été, encore, de clamer notre inutilité. Vous nous laissez crever. Nous sommes vos suicidé-e-s.

Vous avez frotté l’injustice jusque dans nos visages. Qu’est ce qui ressemble plus à une salle de spectacle, de concert, qu’une église? Qu’est ce qui ressemble plus à un amphithéâtre d’université qu’une assemblée parlementaire? Pourquoi les émissions télévisées peuvent-elles accueillir du public pendant que nous sommes réduits, sans cesse, au distanciel? Pourquoi peut-on acheter mais pas apprendre, pas penser? Nous sommes vos suicidé-e-s.

Vous nous avez refusé des aides à l’emploi et à l’insertion. Nous, étudiant-e-s qui allons faire notre entrée dans un monde professionnel sinistré, profondément fragilisé par la crise, embouteillé, miné par une concurrence accrue, vous nous avez refusé cet accompagnement. Vous nous refusez une place, des créneaux pour la jeunesse dans le monde futur. Vous refusez l’abaissement du seuil d’heures pour les primo-entrants. Vous nous refusez un avenir. Nous sommes vos suicidé-e-s.

Vous nous laissez démuni-e-s. Vous nous laissez disparaître.Vous n’avez pas fini de compter vos morts. Nous sommes vos suicidé-e-s. Nous avons vingt ans. Et nous sommes vos suicidé-e-s. Nous ne laisserons personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Les élèves-occupant-e-s du Théâtre national de Strasbourg 

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