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Billet de blog 12 avril 2023

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L’écriture novatrice de Valérian Guillaume

Adapté au théâtre, interprété par Olivier Martin-Salvan, « Nul si découvert », un texte à la première personne de Valérian Guillaume, nous entraîne, chose rare au théâtre, dans un centre commercial périurbain et une piscine, à travers un personnage boulimique en manque d’amour et en proie à un démon.

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Illustration 1
Scène de "Nul si découvert" © Fancon Bibille

Aux Éditions de l’Olivier paraissait en 2020 Nul si découvert, le « premier roman » de Valerian Guillaume, présenté par son éditeur , non comme un romancier en herbe, mais comme « un acteur, auteur et metteur en scène de théâtre ». De fait, Valérian Guillaume est un acteur sorti de la promotion 2018 du Conservatoire de Paris (CNSAD) et il n’a pas tardé à écrire ses propres textes comme La Course, Capharnaüm, Richard dans les étoiles, ces deux derniers textes seront mis en scène par l’auteur dans un avenir proche. Aucun de ces textes dramatiques n’a été encore publié, cela ne saurait tarder. Valérian Guillaume signe aussi des BD, écrit pour le jeune public ou des compagnies de marionnettes, il a lui-même créé sa propre compagnie Desirades et est en résidence au Théâtre de la Cité Internationale jusqu’en 2025..

Nul si découvert est un « roman » écrit à la première personne, fondé sur l’oralité non normative du narrateur. Ce « roman » qui lorgne vers le théâtre a logiquement reçu le soutien d’ARCENA au titre de l’aide à la création de textes dramatiques ainsi que que le soutien de la Chartreuse de Villeneuve-lez Avignon, centre national des écritures de spectacles. Est arrivé ce qui devait heureusement arriver: Nul si découvert est devenu un spectacle. Un texte adapté par l’auteur et Baudouin Woehl, mis en scène par Valerian Guillaume lui-même. Seul en scène, l’acteur Olivier Martin Salvan se love, corps et âme dans ce monologue rythmé par des « ah lala », en suit les méandres avec délectation, voire avec une boulimie faisant écho à celle de son personnage, hyper consommateur de produits en promo ou cadeaux conso.

Lorsque le spectacle commence, l’homme est là assis en survêt devant l’arrêt de bus « Les Ruisseaux d’or », nom du quartier de cette périphérie urbaine ou ville nouvelle où il habite seul depuis la disparition de « maman ». A proximité, un immense entre commercial où le narrateur passe son temps, et de plus en plus, depuis que « maman » est morte . Il nous décrit ses déambulations dans le centre commercial et ses multiples magasins, bouffe, bricolage, bijoux, gadgets, etc. Il appelle « ange » celui qui vient avec son chariot recharger la machine de Kitkat, Kinder Bueno et autre Coca zéro. Il va à la Matinée mexicaine au Carrefour en espérant gagner le gros lot. Un démon l’habite, le fait transpirer et lâcher quelques gouttes dans son slip et surtout lui commande des tas de choses à bouffer. On glisse assez vite dans un quotidien fantasmé.

Et puis il y a la piscine La baleine où Leslie est à l’accueil. Elle est gentille avec lui, cela suffit au narrateur, habituellement brocardé ou moqué, pour se confondre d’amour. En sortant de la piscine, il la croise et s’adresse à elle : « Leslie c’était vraiment un plaisir ». Alors, croit-il comprendre, « elle d’amour a baissé les yeux ce qui est un signe d’inclinaison amoureuse et je me suis éclipsé comme un mage aux multiples ressources et en vitesse car l’absence favorise l’amour » (tout le texte est sans ponctuation). Et, quelques lignes plus loin, cette phrase isolée comme en apesanteur : « C’était le plus beau jour de ma vie ». 

D’autres personnage du quartier apparaissent, source de diversions et d’embrouilles. La violence ira grandissante contre ce narrateur au corps mal dégrossi et boulimique. A peu de choses près, la fin du « roman » et celle du spectacle coïncident  après une scène terrible où le narrateur est non seulement humilié mais massacré. Alors « Maman  est apparue au-dessus de moi avec son manteau de glace dans une beauté divine et absolue et absolue elle me souriait et se dirigeait vers moi avec son sceptre elle m’a libéré de mes liens « je suis venu te chercher », elle a posé ses deux mains bleues sur mon front elle elle m’a dit : « tu es prêt pour le grand dodo’ ».

Valérian Guillaume traque là une parole, aussi malhabile qu ‘hypersensible, entre marge et périphérie urbaine que l’on entend peu sur une scène de théâtre et rarement avec une telle acuité.

Théâtre de la Cité Internationale jusqu’au 18 avril, lun et mar 20h, jeu et ven 19h, sam 18h, dim 15h. Puis le 27 avril à la scène Nationale du Creusot, du 30 mai au 1er juin au Théâtre Sorano de Toulouse, le 25 juillet au festival de Figeac.

Nul si découvert est paru aux Éditions de l’Olivier, 128p, 16€

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