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Billet de blog 12 mai 2017

Le Théâtre de la Bastille n’a pas mal au chœur

Sous le titre « Notre chœur », six propositions artistiques et quelques rencontres se succèdent sur la scène du Théâtre de la Bastille. On en sort le cœur battant.

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Scène de "Apologies 4 &5" © Isabelle Schneider

La langue française, qui a plus d’un tour dans son sac, établit une identité phonique et une proximité visuelle entre entre le cœur et le chœur. Qu’est-ce que fend le h, la hache qui les sépare ? Peut-on imaginer un chœur sans cœur ? Une hache sans son manche perd sa force. Le cœur et le chœur font la paire en leur homonymie.

Un chœur à cœur

Après « Notre temps collectif » il y a deux ans, « L’occupation de la Bastille » par Tiago Rodrigues et ses invités l’an dernier, voici venu le temps de « Notre chœur ». La première personne du pluriel (la somme des je qui nourrit le nous) s’impose et fait front commun, avec les deux précédentes manifestations. A chaque fois, se tenant en embuscade, planqué, introuvable mais bourdonnant : le peuple et son cortège de fantômes & fantasmes.

On ne saurait dire « mon chœur », sauf à en faire une équipe sportive, rodée à l’exercice, telle une équipe de foot. « Mon équipe » oui, « mon chœur » non. De l’équipe, je connais tous les joueurs par leur nom et leur poste. Le chœur implique une part d’anonymat, une somme d’individualités fondues mais non niées dans le tout. Un chœur est-il un collectif diplômé ? Tout collectif est-il un chœur en puissance, ou bien l’inverse ? Les deux travaillent le commun en prenant garde de maintenir le singulier.

Le chœur est au cœur du choral, de toutes les chorales, lesquelles pullulent en ces temps d’individualisme forcené. Valeur refuge ? Figure du « tous-ensemble-tous-ensemble-tous » de nos manifs désunitaires ? Un des spectacles du Théâtre du Radeau s’appelait Choral ; aurait-il pu s’appeler « Chœur » ? Pas sûr. Le chœur ne veut pas voir dépasser une tête, il génère de l’uniformité (pour ne pas dire des uniformes : toges du chœur grec, habits militaires du chœur de l’Armée rouge), il fait peur à Adrien Béal qui place au centre de sa recherche « la circulation des points de vue ». Béal se méfie du chœur : « pour moi, l’unisson tend plus vers l’uniforme que vers l’unité. » Alors il tente le pari de faire un chœur de six batteries.

Scène de "Les batteurs" © Martin Colombet

Rien de plus seul qu’un batteur. Il est là, derrière les autres, dans l’ombre, planqué derrière sa grosse caisse, ses caisses claires, ses cymbales. Il n’a généralement pas droit à la parole. Les guitaristes-chanteurs sont légion, les batteurs-chanteurs l’exception. Il peut y avoir deux saxos ou trois guitares dans l’orchestre de jazz, le batteur est généralement unique, il se rebiffe à l’heure des solos avant de revenir à sa base, maître du tempo. Alors imaginer un chœur de batterie est assez surprenant et forcément joyeux. Un côté révoltés de la baguette qui les étonne parfois eux-mêmes et nous étonne aussi. On aura même vu les quatre batteurs et deux batteuses danser.

 Six femmes en noir

Auparavant, la soirée d’ouverture de « Notre chœur » revenait de droit à sa base européenne : la Grèce. Le Vasistas theatre group présentait Apologies 4 &5, avec trois acteurs et un chœur de cinq chanteuses-danseuses. Une mise en scène d’Argyro Chioti sur un texte d’Efthimis Filippou (le co-scénariste des films de Yorgos Lanthimos et d’autres cinéastes grecs) dont la première pièce, Sangs, avait déjà été montée par la compagnie Vasistas.

Dans le noir puis dans une lumière douce, les cinq femmes en noir chantent et, formant bientôt le cercle d’une ronde, esquissent une danse, une ritournelle, cela ne s’arrêtera pratiquent pas jusqu’à la fin et c’est un lent envoûtement. Je me suis souvenu de ce beau texte de Yannis Ritsos qu’est Les vieilles femmes et la mer, je me suis dit aussi que la pièce de Jean-Luc Lagarce J’étais dans la maison et j’attendais que le pluie vienne était, par excellence, une pièce en forme de chœur.

Parfois le cercle des cinq femmes en noir se défait et elles apparaissent en ligne ou bien forment provisoirement un groupe désordonné, troublées ou interpellées qu’elles sont par ce qui se passe à côté. Là, la vie est beaucoup moins légère. Un homme en noir (policier, procureur, personne ayant autorité), interroge tout à tout un homme et une femme, les somme d’explorer leur vie, de ne pas mentir, de reconnaître leurs fautes. Leur degré de sincérité conditionnera leur entrée au pas dans le chœur.

Ce chœur est aussi celui métaphorique des nations et la situation présente de la Grèce est comme le sous-bassement discret du spectacle. Rien d’explicatif, rien de bien déterminé. L’ambiance glisse doucement vers l’effroi que la beauté du chant et de la danse contrecarre à l’envie. L’homme est rejeté, la femme finira par faire entrer à la hussarde sa voix discordante dans le chœur, malmenant provisoirement son unisson. Une opération à chœur ouvert. Réussie.

Apologies 4 & 5 à 19h et Les Batteurs à 21h, jusqu’au 14 mai au Théâtre de la Bastille. Le programme « Notre Chœur » se poursuit jusqu’au 21 mars avec un programme alléchant à découvrir sur le site du théâtre.

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