Il y a deux mois disparaissait Didier Bezace

Il prêta sa voix à Mediapart (pour un spot maison) et donna sa vie au théâtre. Didier Bezace est décédé dans la tourmente de l’avant confinement, le 11 mars, deux mois jour pour jour avant la fin (partielle) du confinement. Retour sur un homme et son itinéraire.

Je le revois sur scène avec un pardessus terne et un chapeau emprunté à un film noir, incarnant l’un de ces personnages gris à la personnalité rentrée, plus complexe qu’elle ne semblait être, non un héros de tragédie antique ou shakespearienne (il tint toujours à distance ce répertoire), mais un paumé de la vie, un malhabile, un pas très gai. Didier Bezace affectait ces êtres de l’entre-deux, ni prétentieux, ni pitoyables, parfois lourds de secrets qui n’en sont pas, poussant comme ils peuvent le bouchon de leur vie, héroïque parfois, malgré eux, souvent victimes, malgré tout. C’était au Festival d’Avignon 1996, Bezace reprenait le rôle de Bridet dans son adaptation du récit d’Emmanuel Bove, Le Piège.

Bezace l’avait mis en scène précédemment au Théâtre de l’Aquarium, aventure pionnière et admirable qu’il partagea avec Jacques Nichet et Jean-Louis Benoit et une bande d’acteurs, tous alors jeunes et inconnus. Après avoir été formé au CUIFERD, école sans frontières créée par Jack Lang en marge du Festival mondial du théâtre de Nancy, puis à l’école du Théâtre des Nations, il avait rejoint cette aventure naissante pour devenir l’un de ses piliers.

Les hommes de peu

Outre Le Piège, à la salle Benoît XII, rue des Teinturiers, Bezace présente aux festivaliers un montage entre deux pièces de Brecht, La Noce chez les petits bourgeois dont il retrouve les personnages dix ans plus tard dans des scènes de Grand peur et misère du IIIe Reich. Magnifique proposition. Cet ensemble intitulé « C’est pas facile » devait être être complété par Pereira prétend, une adaptation (toujours par Bezace) du roman d’Antonio Tabucci. Ce fut, pour raisons budgétaires, une simple lecture.

Didier Bezace © Nathalie Hervieux Didier Bezace © Nathalie Hervieux
Jack Ralite, le sénateur et maire d’Aubervilliers, vient le voir jouer Le Piège, à la sortie lui fait part de son enthousiasme, lui parle littérature comme il le fait toujours et au détour d’une phrase lui glisse une proposition : est-ce que cela lui dirait de diriger un théâtre, le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers par exemple ? Les nuits d’été lui portent conseil, il accepte. C’est le début d’une aventure qui va durer quinze ans (1997-2013). La première saison Bove et les deux Brecht sont repris et on assiste à la création de Pereira prétend, l’histoire d’un journaliste ordinaire, ni une plume ni un reporter de guerre ni un dénicheur de scoop. 

Avec ce texte, et bien d’autres par la suite, Didier Bezace poursuit une même quête, celle de mettre en scène ceux qui y sont rarement représentés, les « hommes de peu ». Un périple entamé à l’Aquarium en tandem avec Jean-Louis Benoit. La saison suivante, il signe deux adaptations, l’une d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu, l’autre La femme changée en renard d’après l’œuvre de David Garnett, auteur qu’il nous fait découvrir comme ce sera le cas plus radicalement avec l’Australien David Keene (il montera trois de ses pièces). Keene disant de Bezace : « Ce qu’il recherchait, c’est l’humanité des personnages que j’ai créés. Ce qu’il veut monter au public, c’est la dignité des individus qu’il a découvert, la force de l’amour qui les unit. » On pourrait en dire autant des deux monologues d’Alan Bennett qu’il nous fait découvrir dans une même soirée : Une femme sans importance et Un lit parmi les lentilles.

La dernière neige

Même s’il lui est arrivé de mettre en scène avec succès Marivaux (Les Fausses Confidences) et Molière (L’Ecole des femmes) avec Pierre Arditi, l’un de ses acteurs de prédilection, ou encore Feydeau (Feydeau terminus réunissant trois courtes pièces explosives), il est plus chez lui dans la découverte de textes contemporains (pièces ou récits) et leur adaptation (La Version de Browning de Terence Rattigan ou May d’après un scénario d’Hanif Kureischi, par exemple) et dans sa façon de porter à la scène des textes non écrits pour le théâtre comme le  fameux essai de Paul Nizan Aden-Arabie et la préface de Jean-Paul Sartre, non moins fameuse (Bezace fait dialoguer Sartre et Nizan), tout comme à l’Aquarium il avait porté au théâtre sous le titre Marguerite et le Président le dialogue entre François Mitterrand et Marguerite Duras. Il retrouvera cette dernière en mettant en scène Le Square avec Clotilde Mollet et Hervé Pierre. Cette œuvre qu’il « admire depuis longtemps », en 2004 lui « apparaît neuve, urgente, actuelle, comme si nous-mêmes cheminant depuis plusieurs décennies entre les espoirs déçus, les utopies ratées, les bricolages réformistes, nous retrouvions brusquement devant le dénuement, cet étonnement devant la seule difficulté d’être au monde ».

Après un dernier David Keene (Un soir, une ville), un dernier spectacle avec Arditi (Elle est là de Nathalie Sarraute) et une dernière noce (Que la noce commence d’après Au diable Staline, vive les mariés, un scénario de Horatio Malele et Adrian Lustif), Didier Bezace quitte Aubervilliers en étant seul en scène dans La Dernière Neige, un des premiers romans d’Hubert Mingarelli, « récit intime de blessures secrètes que le temps n’efface pas et d’une liberté chèrement acquise ». Il arrive que le répertoire d’un metteur en scène soit aussi, d’une manière plus ou moins secrète et détournée, un auto-portrait.

Désormais sans théâtre à diriger, Didier Bezace poursuit sa double carrière d’acteur et de metteur en scène, l’une se nourrissant de l’autre. Il trouvera un abri au théâtre de l’Atelier où il renoue avec Duras (tout en remettant le couvert de Marguerite et le Président) et retrouve une dernière fois Pierre Arditi (Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois). Tout en menant une carrière d’acteur au cinéma jamais mise en sommeil (Jeanne Labrune, Anne Theron, Bertrand Tavernier, Elie Chouraqui, etc.) enveloppant ses personnages de sa voix au timbre calmement soutenu sachant ourler souvent ses personnages d’un soupçon d’inquiétude. En décembre 2018, il crée Il y a aura la jeunesse d’aimer, une lecture spectacle de textes croisés de Louis Aragon et Elsa Triolet autour de leurs vies littéraires et amoureuses que Bezace interprète aux cotés d’Ariane Ascaride. Son dernier spectacle. Avant que la maladie ne l’emporte à 74 ans juste avant le déferlement de ce que vous savez.

Les citations sont extraites de l’ouvrage de Didier Bezace, D’une noce l’autre, un metteur en scène en banlieue (éditions Les Solitaires intempestifs)

> Ami de ce journal, Didier Bezace avait prêté sa voix à une vidéo de Mediapart en 2014 (à revoir ici). Une notice biographique complète est disponible à télécharger en PDF .

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