jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

944 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 juin 2017

Bagdad 1/3: Le réveil cauchemardesque du jeune théâtre irakien

Alors que Mossoul, la deuxième ville d’Irak, s’apprête à sortir des griffes de Daech et à se relever de ses décombres, à Bagdad, ville ultra-sécurisée, les jeunes artistes relèvent la tête sur fond de plaies et de traumatismes. Aujourd’hui le théâtre.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Scène de " Ammonium" © Osama Sabri

La veille de notre arrivée à Bagdad, deux attentats dans la ville avaient fait une trentaine de morts. On ramasse les corps, on balaie les débris et la vie continue. Un an auparavant, quelques jours avant la fin du ramadan, le 3 juillet 2016, un attentat faisant usage d’ammoniaque avait fait en deux explosions successives plus de 300 morts à Karrada, un quartier populaire. Le lieu était bien choisi : un centre commercial fréquenté par les familles venues faire leurs courses pour la fête de l’Aïd, un lieu chéri par la jeunesse. Un attentat revendiqué par l’Etat islamique. Corps brûlés vifs retrouvés carbonisés, familles décimées d’un coup. « Depuis, la peur s’est installée dans le quartier, l’ambiance d’avant a disparu », dit un témoin.

Une danse de morts

Que peut faire le théâtre ? Caresser la plaie, embaumer dans ses langes la terrible mémoire sont une réponse possible. C’est celle que propose le jeune Ali Daïm dans Ammonium, un spectacle cauchemardesque qui fait retour sur le double attentat de Karrada. Des gens en noir qui ramassent des débris au sol dans la poussière noire et sortent en se congratulant (vivants !) puis la rencontre sur ce même sol entre deux corps calcinés qui dansent leur mort, le moins mort des deux n’osant, effrayé, toucher l’autre dont il est pourtant le miroir. Et puis, l’accord se faisant à distance, naissance d’un duo solidaire au sol. Début d’une harmonie, leçon de vie faite aux vivants. Pas un mot, mais une musique lancinante, et pour finir des versets du Coran parlant d’éternité. Une danse de morts à Bagdad. « On a voulu creuser le moment où l’on hésite entre continuer à vivre et mourir », dit le metteur en scène. Sorti de l’école des Beaux-Arts de Bagdad, formé à la danse en Suède, il semble tout ignorer du butoh auquel son spectacle fait parfois penser.

Le spectacle a été créé il y a deux mois à el Muntada, c’est là qu’on le voit et c’est la deuxième fois qu’il est joué. A deux pas du boulevard Al Rachid (surnommé l’Allée du pouvoir), el Muntada est un ensemble culturel installé dans la belle demeure d’un ancien vice-premier ministre. Le directeur, Haïden, est jeune, 35 ans, et c’est un acteur d’Ammonium. Le lieu est financé (modestement) par le ministère de la Culture mais on n’y sent pas le poids d’une institution. De fait, passé l’entrée sévèrement gardée par des hommes armés et des blocs de béton, c’est un lieu très agréable devenu le rendez-vous de toute la jeunesse artistique bagdadi. On y entre par un jardin un peu souffreteux (manque d’eau) donnant sur un café sommaire mais chaleureux comme tous ceux qui font vivre ce lieu ou viennent y travailler. Le Montana est une bouée, un havre.

« On souffre de voir les jeunes partir et ne plus revenir. Ce lieu, c’est le leur », dit Ikbal Naïm. Grande actrice entre deux âges, elle a été nommée à la direction du théâtre et du cinéma par le nouveau ministre de la Culture, Farid Rwandzi, il y a trois mois. « Si les jeunes sont dans l’idée de l’exil, c’est aussi qu’ils sont marginalisés. Si j’ai accepté ce poste, c’est pour les sortir de cette idée car si les jeunes partent, c’est le pays qui s’effrite. »

Un théâtre non millénaire

C’est à Redeyef dans le sud tunisien, grâce à la plateforme Siwa de Yagoutha Belgacem que l’on avait rencontré Ikbal Naïm et l’acteur et metteur en scène Haythem Abderrazak (lire ici). On les avait retrouvés à la Fonderie du Mans pour une étape de travail sur Looking for Orestia (lire ici) réunissant trois metteurs en scène : Célie Pauthe (CDN de Besançon), Haythem Abderrazak (Bagdad) et un metteur en scène irakien exilé à Anvers, Mokhallad Rasem. C’est autour d’une table à Redeyef que les Irakiens nous avaient tous invités à venir à Bagdad, fruit d'une amitié avec la plate forme Siwa qui dure depuis dix ans et plus.

On retrouve les visages d’Ikbal et d’Haythem ornant, parmi d’autres membres de la troupe, le hall du théâtre national. Une grande salle gradinée un peu froide et au plateau gigantesque, une autre plus conviviale hormis partout une atroce climatisation (il fait dans les 34°C dehors). Si le Montana est une ruche bien vivante, le Théâtre national semble en jachère. Comme si son histoire et celle de sa troupe étaient aussi les victimes de tous les errements et événements récents (guerres, embargo, Daech, les Américains, etc). C’est aussi que dans ce bout de la Mésopotamie qui inventa la roue et le zéro, sans parler de l’écriture, la notion de théâtre est relativement récente.

A en croire Maïmoun Al Khalidi, le plus connu de tous les acteurs irakiens, l’histoire du théâtre dans son pays de contes et de conteurs millénaires n’adviendrait qu’au milieu du XIXe siècle avec l’arrivée des évangélistes, puis celle des Anglais. Ce n’est qu’en 1928 qu’une troupe venue d’Egypte présente en arabe à Bagdad des pièces de Molière. La première troupe irakienne importante sera celle du Théâtre populaire en 1947, suivie par celle du Théâtre contemporain. Puis il y eut des bourses pour l’Europe, les Etats-Unis. « La meilleure époque du théâtre irakien fut les années 70 », assure l’acteur. Celle où on l’on mettait en scène les auteurs modernes du monde entier. La guerre Iran-Irak a contrarié cette évolution. L’embargo et ce qui s’en est suivi l’a bloquée. Et la suite que l’on sait n’a rien arrangé. Le bilan aujourd’hui est lourd : des théâtres brûlés ou bombardés et pas d’argent pour les reconstruire (« la situation financière est catastrophique, on a dû arrêter tous les projets », nous dira le Ministre de la Culture). Des théâtres encore debout mais où la programmation d’un spectacle n’est plus une habitude ; elle est devenue une rareté. Faute de continuité, le lien avec le public a été coupé.

« M’exprimer librement »

Restent les jeunes. Pour qui le théâtre est moins une affaire de répertoire que le miroir de leur réalité. Pour eux, le théâtre est devenu une urgence. Une façon de témoigner, de faire communauté, de s’affirmer. Ils n’ont pas de temps à perdre, alors ils parlent, alors ils bougent vite, trop vite. Ils se méfient avec raison du naturalisme mais c’est souvent pour se jeter dans les bras du formalisme sans voir le piège qui les y enferme. Ce qui ne va pas également sans séduire bien des publics. C’est le cas du Méta-théâtre ou Impossible théâtre (rien à voir avec Tadeusz Kantor) d’Anas Abdusamad, une troupe qui est allé jouer en Hollande ou au Japon, dont on a vu Tawbih, un spectacle réglé comme une revue militaire. Prochain projet : En attendant Godot encore, un spectacle muet, la pièce de Beckett sans ses mots (!) mais, présents sur scène, Beckett et son ami Godot.

Les jeunes acteurs irakiens manquent de bases, de références. Ils manquent surtout d’air. La plupart de leurs spectacles traduisent l’enclavement d’un pays, l’étouffement d’une nation saignée par la guerre, les bombardements, les attentats. « Je ne veux pas sortir de cette cave car j’ai trouvé ma liberté ici. Si je sors, je risque de me faire tuer », dit l’un des quatre personnages de Serdab écrit par Ahmed Nassim. « La scène est la seule place où je peux m’exprimer librement », dit ce dernier. Il voulait rassembler en scène quatre tabous dont la musique occidentale, l’homosexualité, le handicap (on compte un nombre respectable de vendeurs de chaises roulantes à Bagdad). Paradoxe : le seul rôle de femme est joué, travesti, par un homme. Ce n’est pas encore un tabou, mais on devine la pression religieuse grandissante pour déconseiller aux femmes de se montrer sur une scène. Les actrices sont devenues plus rares.

Ce n’est pas le cas dans le spectacle Hamlet 1983 où jouent deux actrices, Roudab Ahmed et Basman Munir. La première va tête nue à la ville comme à la scène ; la seconde porte un turban couvrant ses cheveux à la ville et, dans le spectacle, le metteur en scène Fekret Salem ne voulant pas de turban, lui fait porter une perruque qui masque ses vrais cheveux. Pourquoi 1983 ? « C’est mon année de naissance. Le spectacle raconte mon parcours ; ma naissance, la guerre, les victimes, les martyrs – dans chaque famille, il y a un martyr – et comment tout cela a bouleversé, déséquilibré la notion de famille. » Avec en particulier cette règle qui veut que l’épouse d’un soldat mort se marie avec le frère de ce dernier. Et si la veuve refuse, on lui prend ses enfants. La pièce de Shakespeare fonctionne tantôt comme un repoussoir, tantôt comme un pot de confiture, tantôt comme un référent. Chacun joue aussi avec un téléphone portable, étrange miroir et voie de communication avec l’âme d’Hamlet. Spectacle étrange, très bien éclairé, qui gagnerait en lueurs s’il n’était pas si précipité.

Ce spectacle aussi se donnait au Montana. Où un acteur nous explique qu’il vit là par peur d’être tué, non par Daech mais par la tribu d’une jeune fille. Alors qu’il montait sur un toit pour aller réparer un groupe électrogène, on a cru qu’il voulait rejoindre la dite jeune fille. Depuis, la tribu l’a condamné. Dans Bagdad où nombre de maisons semblent être des survivantes, où le délabrement est général, le temps semble parfois avoir reculé. Mais les embouteillages dus aux dizaines de check points qui parsèment la ville, remettent les pendules à l’heure, celle de ce jaillissement de vie à l’heure de la rupture du jeûne. Sur la place où se dressait la statue gigantesque de Saddam Hussein, l’herbe a poussé à l’abri d’une barrière circulaire. Les Irakiens ont inventé une boisson étonnante basé sur un citron que l’on laisse sécher jusqu’à ce qu’il devienne noir et qu’on en fasse une poudre. Après quoi, on ajoute de l’eau. C'est un délice amer. Un peu l’image que donnent les artistes irakiens de leur pays.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Des candidats de la majorité préfèrent s’afficher sans Macron
Contrairement à 2017, où la plupart des candidats macronistes avaient accolé la photo du président de la République à côté de la leur, nombre d’entre eux ont décidé cette année de mener campagne sur leur propre nom. Face à la gauche et à l’extrême droite, certains veulent éviter d’agiter « le chiffon rouge ».
par Ellen Salvi
Journal — Gauche(s)
Raphaël Arnault, l’antifa qui veut être député
L’ancien porte-parole du collectif Jeune Garde se présente dans la deuxième circonscription de Lyon, avec le soutien du NPA, face au candidat désigné par la Nupes, l’ancien marcheur Hubert Julien-Laferrière. L’ultime métamorphose d’un antifascisme nouvelle génération. 
par Mathieu Dejean
Journal — Migrations
En Ukraine, la guerre a déplacé des milliers d’orphelins et d’enfants placés
Les enfants représentent, avec les femmes, la majeure partie des déplacés internes et des réfugiés ukrainiens. Dans l’ouest de l’Ukraine, des orphelins de la guerre et des enfants placés tentent de se reconstruire une vie, loin de leur maison et de leurs habitudes.
par Nejma Brahim
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelques mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet

La sélection du Club

Billet de blog
Prendre les chemins de traverse… mais à plusieurs !
Nous sommes un collectif d'une petite dizaine de personnes, qui avons décidé, à la fin de nos études en politiques locales, de prendre à bras le corps les questions climatiques, énergétiques, sociales de demain, pour y trouver des réponses radicales. Voilà l'histoire de notre parcours, depuis notre rencontre en 2018, sur les bancs de l'université.
par Collectif La Traverse
Billet de blog
Bifurquons ! L'appel des déserteuses d'AgroParisTech
Le constat est clair : ce système est un monstre à bout de souffle. Retrouvons-nous samedi midi, devant la mairie de la ville la plus proche, pour partager un repas, des idées, du concret, pour nous donner les moyens de quitter nos boulots nuisibles, construire notre autonomie matérielle localement, sans les multinationales, sans les Gafams, créer des espaces communs – fermes, ateliers, cafés... –. Et faire ce premier pas vers de nouvelles façons de vivre.
par Des agros qui bifurquent
Billet de blog
Déserteurs : existe-t-il une sécession des élites diplômées ?
La prise de parole des étudiant·es de Agro Paris Tech a été l’occasion pour la presse de remettre en avant l’hypothèse d’une sécession de l’élite scolaire face à la crise écologique. Qu’en disent les sciences sociales ?
par Quantité Critique
Billet d’édition
Hebdo #123 : Parole à celles et ceux qui ont déjà bifurqué
À la suite du retentissant appel des jeunes diplômés d’AgroParisTech à déserter les postes dans l’agro-industrie, nous avons recueilli de nombreux témoignages d’anciens étudiants « en agro » devenus paysans, chercheurs, formateurs, etc. Ils racontent leur parcours, les embûches et leur espoir de changer le système. Bifurquer, c’est possible. Mais il faut s’organiser !
par Sabrina Kassa