Bagdad 2/3: Une nouvelle vague d’écrivains irakiens dont la mort hante les pages

Trois livres de romanciers récemment traduits en français montrent la belle vivacité de la littérature irakienne ; le vendredi à Bagdad, la rue Al-Mutanabbi ne désemplit pas.

Bagdad la rue des bouquinistes © Frode Bagdad la rue des bouquinistes © Frode

 

Dans Cadavre expo, le recueil de l’écrivain irakien Hassan Blasim récemment traduit en français, l’un des personnages de la nouvelle « Mille et un couteaux » se rend pour la première fois rue Al-Mutanabbi, « la rue des libraires et des bouquinistes ». La description qu’il donne des lieux semble immuable avec ses charrettes et ses étals où est disposée une multitude de livres d’occasion. « Mutanabbi » (c’est le nom d’un grand écrivain) est l’un des rares endroits de Bagdad où, le vendredi, la ville semble poursuivre un sempiternel dialogue hebdomadaire que rien ne semble avoir interrompu, pas même l’explosion qui avait ravagé l’endroit il y a dix ans.

Entre les fleuves

Le choix est vaste, la littérature planétaire. On y trouve des traductions en arabe de plusieurs livres de Cioran, diverses éditions d’Arthur Rimbaud (Blasim donne le nom de Bateau ivre à l’un de ses personnages), tous les grands classiques de Victor Hugo à Dostoïevski, mais aussi Salinger, Freud, Nietzsche, ou encore la parution récente des œuvres de Kafka en quatre volumes, et puis toutes les nouveautés des éditions arabes et des éditeurs irakiens.

C’est là qu’était l’ancien souk du papier dont témoigne une allée où l’on vend de la papeterie. Le vieux café aux jolis ornements est fermé pour cause de Ramadan alors tout le monde – surtout des hommes – converge vers le café à claires-voies où le thé circule et où beaucoup feuillettent Entre les fleuves (lisez l’Euphrate et le Tigre), un hebdomadaire culturel gratuit.

Le livre d’Hassan Blasim est un recueil de nouvelles d’un humour souvent noir. Ici un homme se réveille à côté de son cadavre, ailleurs un vieillard se nourrit de charogne humaine (le fait qu’il soit un djinn ne rend pas la chose plus digeste). Dans « Le Chant des boucs », une radio ouvre ses micros au public, chacun anonymement vient y raconter son histoire. La première à prendre la parole est une femme dont le mari policier a été enlevé par une milice islamique. Quand elle l’a revu, il était en état de décomposition avancée et sans sa tête. C’est aussi un livre digne des contes orientaux : on y voit un lapin pondre un œuf. Hassan Blasim est né à Bagdad en 1973, il vit depuis 2004 en Finlande mais sa plume et son univers sont restés en Irak.

La nouvelle « Mille et un couteaux » raconte l’histoire d’une bande de copains. Jaffar dans son fauteuil roulant (il a perdu ses deux jambes dans la guerre au Koweït), Sahel le boucher, Allawi égrenant un chapelet vert entre ses mains (il travaille dans une fabrique de chaussures pour femmes) et le narrateur qui, lui, fait des études supérieures à la faculté des sciences. Ce qui les réunit, c’est le pouvoir qu’ils ont en commun : celui de faire disparaître des couteaux. Mais seule Soad, la sœur de Jaffar devenue l’épouse du narrateur, a le pouvoir de les faire réapparaître.

Faire disparaître les couteaux

Le narrateur cherche à comprendre. Il lui semble clair que les couteaux sont une métaphore de la terreur, de la folie meurtrière et de la barbarie de son pays, mais que vaut une métaphore face à un phénomène inexpliqué ? s’interroge-t-il. Loin d’être éclairci, le mystère ira grandissant après le récit d’Oum Ibtissam, veuve et mère de cinq enfants (son mari est mort dans un attentat à la voiture piégée) qui, elle, a trouvé des couteaux parfois très anciens dans son jardin. Arrêté pour trafic de revues porno, Jaffar fera disparaître les couteaux qui veulent l’égorger mais il ne pourra rien faire contre la balle qui lui éclatera le cœur.

Dans une autre nouvelle, le narrateur cite une des dernières paroles de son grand-père, assis face à un grenadier : « A part siroter le jus de la grenade et contempler l’arbre, que peut-on faire dans ce monde ? » Oui, que faire ? A tout le moins, écrire Seul le grenadier, comme le fait Sinan Antoon, né à Bagdad en 1967, diplôme de Harvard en études arabes et islamiques et traducteur primé de Mahmoud Darwich en anglais.

Le grenadier en question pousse dans une cour jouxtant les ombres d’un sombre intérieur où un homme, Abou Ammouri, lave les morts. L’arbre se nourrit des eaux du lavage mais personne n’a le goût de manger ses fruits. De très belles pages racontent ce rituel du lavage des morts : le camphre dont on oint le visage et les sept points du corps qui touchent le sol durant la prosternation, le coton que l’on dispose dans les narines et entre les fesses pour empêcher le sang de tâcher le linceul, le tissu en trois morceaux dont on enveloppe le corps, les palmes de dattier que l’on dispose dans le cercueil pour éviter au mort « les supplices de la tombe ».

Capter l’ombre

Le narrateur, Jawad, c’est le fils cadet et dernier d’Abou Ammouri, l’aîné est mort au front pendant la guerre Iran-Irak. Le père voudrait que le cadet prenne sa suite comme un fils le fait depuis plusieurs générations. Mais Jawad veut devenir sculpteur, non pas laver les morts mais sculpter les corps sur les traces de Giacometti qui disait ne pas vouloir capter l’homme « mais l’ombre qu’il trouve autour de lui ».

Le père meurt, une nuit de bombardements au début de la guerre de 2003. Le voyage en voiture avec le cercueil sur le toit jusqu’au cimetière de Nadjaf est un chemin de croix dont les stations sont des barrages de milices et de soldats américains. Les bombardements américains n’ont pas épargné la bibliothèque de l’Académie des Beaux-Arts où Jawad avait découvert Giacometti. Il ne deviendra pas sculpteur et ne vivra pas avec l’une des deux femmes qu’il aura aimées. Il voudra partir en Jordanie mais on le refoulera à la frontière alors, comme son père, il lavera les morts.

C’est là un roman d’une grande sensualité qui, par ricochets, traverse l’histoire récente de l’Irak au ras de la vie quotidienne et brosse avec finesse une galerie de portraits de gens simples comme cet oncle de Nadjaf, un communiste de la première heure, qui a dû fuir à l’étranger. Il revient provisoirement après la mort de son frère et cherche à renouer des liens avec les anciens du Parti. C’est avec lui que Jawad va, lui aussi, au marché aux livres de la rue Al-Mutanabbi. L’oncle y trouve deux recueils du poète irakien Al-Jawahiri : Le Courrier de l’exil et Bonjour l’insomnie.

L’insomnie, c’est ce qui guette le lecteur de Frankenstein à Bagdad, le roman d’Ahmed Saadawi né en 1973. Comme ses collègues Sinan Antoon et Hassan Blasim, il met en scène des personnages populaires mais, contrairement à eux, il vit à Bagdad. Son roman avance au rythme des explosions et des corps explosés qu’ils entraînent dans leur sillage mais c’est la structure même de son roman qui est sujette à des petites explosions narratives même si elle s’appuie sur quelques personnages récurrents. On est à la fois éblouis et abasourdis.

Changer de corps

Le livre s’ouvre par une explosion place de l’Aviation, puis en voici très vite une autre au chapitre III intitulé « Une âme égarée » : un camion-poubelle volé explose devant le Novotel Al-Sadeer. Hasib, l’un des gardiens de l’hôtel, comprend que c’est un attentat-suicide, il appuie sur la détente, trop tard. Hasib, hagard, cherche son corps. On lui conseille de le retrouver « sinon il t’en fera baver ». Il cherche, il découvre un homme qui semble dormir mais qui est mort. « Il s’habilla de ce corps tout entier car il était fort probable, et il en fut certain dès cet instant, que ce cadavre n’avait pas d’âme, exactement à l’inverse de lui, dont l’âme n’avait pas de corps. » Les deux font la paire. « Peu lui importait le nom que l’on graverait sur sa tombe. » Fin du chapitre. Exit Hasib.

Les personnages que l’on retrouve tout au long du livre habitent le même quartier de Batawin. La vieille Elishua dite aussi Oum Daniel (la mère de Daniel) sort rarement de chez elle, une vieille demeure de ce quartier qui fut juif, débordant d’objets et de meubles, sauf pour aller prier à l’église Saint-Odisho où le père Josias lui donne des nouvelles de sa famille partie en Australie. Fabuleux personnage que celui de cette vieille femme solitaire qui, ne se consolant pas de la perte de son fils (mort lors de la guerre Iran-Irak) dont le cadavre ne lui a pas été rendu, se persuade qu’il n’est pas mort, qu’il va revenir. Il est là, elle le sent, elle en parle au tableau de saint Georges avec lequel elle s’entretient régulièrement.

Deux voisins lorgnent ; l’un sur sa demeure, l’autre sur ses meubles. Le premier, c’est Faraj al-Dallal, le patron de l’agence immobilière située dans la grande avenue de Batawin qui s’est déjà emparé de locaux abandonnés du quartier ; l’autre, c’est Hadi al-Attag, le chiffonnier. On voit ce dernier récupérer un nez après l’explosion de la place de l’Aviation, pièce manquante d’un cadavre qu’il a rafistolé. Un jour, le cadavre disparaît. A force de vivre entouré de cadavres, on finit par leur donner vie.

C’est le début d’une aventure, celle du Trucmuche dont Hadi est à la fois le miroir et le reflet, un justicier qui veut venger les morts et qui, par le fait, deviendra lui-même un tueur sans visage – car il change de corps et de visage au fur et à mesure de leur décomposition. Un « Sans-nom », comme le nomme les autorités américaines et irakiennes qui lancent à sa poursuite une horde d’astrologues. Mais le Trucmuche est insaisissable, il se tapit en chaque bagdadi. C’est un monde aussi rêveur que cauchemardesque et halluciné que nous offre Ahmed Saadawi, explorant cette part d’ombre dont parlait Giacometti dans Seul le grenadier.

Hassan Blasim, Cadavre expo, traduit par Emmanuel Varlet, Editions du Seuil, 228 p., 18€.

Sinan Antoon, Seul le grenadier, traduit par Leyla Mansour, Sindbab, Actes Sud, 320 p., 22€.

Ahmed Saadawi, Frankenstein à Bagdad, traduit par France Meyer, Piranha, 380 p., 22,90€.

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