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Billet de blog 13 juin 2019

James Baldwin, Elise Vigier, Kevin Keiss: « Harlem Quartet » memories

Un duo de choc, Elise Vigier et Kevin Keiss, des acteurs et des musiciens en osmose, ont adapté pour la scène le roman de James Baldwin publié en français sous le titre « Harlem Quartet ». Un spectacle créé il y a deux ans. Il se souvient de tout. Comme Baldwin. Le temps joue pour eux. Et ils jouent avec. Bonus : Keiss et Vigier signent aujourd’hui un « Baldwin/Avedon, entretiens imaginaires ».

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Scène de "Harleml quartet" © Tristan Jeanne Vales

On a beau aller au théâtre tous les soirs, il arrive que de beaux spectacles vous passent entre les doigts lors de leur création. C’est ainsi que j’avais raté Harlem Quartet lors de sa création à la Maison des arts de Créteil il y a deux ans, l’adaptation d’un roman de James Baldwin (paru sous le titre Just above my head en 1978). Une adaptation co-signée Kevin Keiss et Elise Vigier, qui signe seule la mise en scène. J’ai vu le spectacle à Dijon (dans le cadre du festival Théâtre en mai) lors de la dernière représentation pour cette saison (une nouvelle tournée suivra la saison prochaine).

« Mon âme regarde en arrière »

Un éblouissement. Un voyage au temps chaviré comme l’est ce roman au long cours (570 pages dans sa traduction française par Christiane Besse chez Stock), un grand roman nourri de mémoire, de sensualité, d’amour et d’amitié. J’assiste à un spectacle ayant atteint la plénitude de son rythme, de ses mouvements (parfait enchaînement des scènes avec un jeu simple et efficace de panneaux, scénographie Yves Bernard), belle alliance ds mots et des musiques (présence précieuse sur scène des deux musiciens, Manu Léonard et Marc Sens, et compositions de Saul Williams). Une assurance, une souplesse que le spectacle n’avait sans doute pas lors des toutes premières représentations.

Il faudrait toujours pouvoir parler d’un spectacle non après la première, mais après la dernière, dans la mémoire de sa disparition. Plus qu’un compte rendu, écrire une lettre d’adieu, ce qui conviendrait à merveille à la tendre nostalgie qui court tout au long de Harlem Quartet. Dès la première scène et tout au long du roman, la mémoire est au travail comme l’est la mienne en écrivant ces lignes plusieurs semaines après avoir vu le spectacle.

« Mon âme regarde en arrière et se demande comment j’ai surmonté », écrit Baldwin en commençant Le Prix à payer (essai traduit dans le recueil Retour dans l’œil du cyclope, Bourgois, 2015), reprenant les paroles d’un gospel « My sol looks back and wonders how I got over ». Et Baldwin poursuit : « Mais je ne pensais pas que ce serait aussi difficile de me remémorer, en détails, mes débuts. » La mémoire est un baume et une douleur ; se souvenir d’un spectacle qui vous a ébloui, c’est aussi en avoir le chagrin. Baldwin dans Harlem Quartet : « Le climat de certains jours, l’odeur d’un moment, l’instant où vous tournez, disons, au coin d’une rue dont vous ne vous souvenez pas et que, néanmoins, vous n’oublierez jamais, ou bien la vue d’une silhouette sautant de l’autobus en marche, ou celle d’un garçon et une fille main dans la main ou, parfois, d’un petit enfant qui sourit, le visage levé vers les nuages, ou bien encore un arbre, ou du ciel, ou d’un caillou, des choses peuvent vous faire souffrir comme si aucun temps ne s’était écoulé depuis la première fois que vous avez vu l’amour, la première fois que l’amour vous vit. »

« Putain de sang »

Dites sur une scène, ces lignes si bien balancées, si agréables dans le repli et la joie de la lecture solitaire, perdraient leur force dans une salle de spectacles. Et c’est l’une des très grandes forces de l’adaptation cosignée par Kevin Keiss et Elise Vigier que de ne pas être tombée dans le piège d’une adaptation-découpage mais d’avoir cherché une approche proprement scénique d’une belle infidélité. Tout en respectant le mouvement des différents temps non chronologiques du roman – l’année s’affiche sur un écran au début de chaque scène ou partie – et tout en cernant au plus près les parties orales, voire en les renforçant.

Ces lignes citées plus haut ne sont pas dites, mais elles sont, en quelque sorte, vues, à travers les différentes séquences filmées lors du voyage de l’équipe à Harlem pour préparer ce spectacle in situ.

Le point d’équilibre du roman et du spectacle, c’est le personnage du narrateur Hall qui se présente à nous, non de face mais presque de dos. Face à son passé. En ce jour de 1973 à New York, Hall voit, littéralement, oui, il voit ce qu’on vient de lui apprendre au téléphone : la mort de son petit frère Arthur dans les toilettes pour hommes au sous-sol d’un pub londonien. « Ce putain de sang a d’abord jailli par ses narines/ Ça a fait trembler les veines de son cou/ Et puis le torrent écarlate a explosé par sa bouche/ Il a atteint ses yeux et l’a aveuglé/ Et Arthur est tombé tombé tombé tombé », dit-il comme parlant à son ombre, dans une langue plus musclée, plus rythmée, plus orale que celle proposée par la traductrice du roman. Le ton est donné. Il ne faiblira pas d’un iota jusqu’au bout. On savait Elise Vigier bonne metteuse en scène, ce spectacle la hausse et la propulse bien plus haut.

Scène de "Harlem quartet" © Tristan Jeanne Vales

J’en veux pour preuve deux scènes casse-gueule au théâtre et dont elle fait, en complicité avec les acteurs, des sommets de délicatesse : la première nuit que passent ensemble Hall et Julia (enfant, elle fut une chanteuse de Gospel dans les églises évangélistes, elle est devenue mannequin ; il a trente ans et revient de la guerre de Corée) et celle où Arthur et Crunch deviennent amants. On pourrait en dire autant du récit que fait Arthur de sa rencontre qu’il fait très jeune avec un homme qui l’entraîne dans un coin et lui suce la bite qui gonfle comme elle n’a encore jamais gonflé, et de la façon dont est traité l’inceste que perpétue quasiment chaque jour le père de Julia à l’encontre de sa gamine. Tout cela à travers l’histoire d’un groupe de gospel, « Les trompettes de Sion », réunissant quatre copains – Arthur, Crunch, Red et Peanut – qui ira se produire dans le sud avant de se dissoudre quelques années plus tard ; tout cela à travers deux familles auxquelles la plupart appartiennent ; tout cela à travers la guerre de Corée, la drogue et leurs séquelles ; tout cela à travers le récit de Hall marié, père de deux enfants et ne vivant plus à Harlem. Et, au fil du temps, les séparations, les retrouvailles, les cheveux qui tombent, les croyances qui s’effilochent. Enfin, sous-jacente, la même antienne baldwinienne et ses variations : les Noirs, c’est de quelle couleur ?

On passe des années 70 aux années 50 avant de remonter le temps et de revenir en arrière, etc. Les acteurs gardent leur rôle, changent au mieux de costumes, ce sont leurs corps d’aujourd’hui qui se souviennent de ceux d’hier. Ces acteurs, il faut tous les nommer (regrettons, une fois de plus, que le programme livre leurs noms en bloc sans détailler qui joue quoi) : Ludmilla Dabo, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Nicolas Giret-Famin, Makita Samba, Nanténé Traoré. Sans eux, sans la personnalité de chacun, le spectacle n’aurait pas atteint une si belle justesse collective. L’un après l’autre, ils nous conduisent à l’endroit secret de chacun. Et, comme l’écrit Baldwin, « Quelle putain de chambre de résonance ! ».

Elise Vigier et Kevin Keiss persistent en signant un Baldwin/Avedon : entretiens imaginaires, entre l’écrivain et le photographe, création ce soir et demain à la Comédie de Caen, avec Marcial di Fonzo Bo et Jean-Christophe Folly.

La saison prochaine, Harlem Quartet continuera de tourner à Saint Brieuc, Vire, Sète, Evry, etc.

Elise Vigier (mise en scène et texte) et Kevin Keiss (texte) proposent un Baldwin/Avedon : entretiens imaginaires, entre l’écrivain et le photographe, ce soir et demain à la Comédie de Caen-CDN à 20h. Reprise la saison prochaine : à nouveau à Caen du 8 au 10 oct, du 19 au 22 nov au Théâtre de la Croix Rousse (Lyon), le 24 nov au Musée des Beaux-Arts du Loch (Suisse), du 25 au 27 nov, Centre culturel de La Chaud-de-fonds (Suisse), le 12 fév, Théâtre le Granit à Belfort, les 13 et 14 fév à la Comédie de l’Est, CDN de Colmar.

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