Festival d’Avignon : Pascal Kirsch a le mal de Maleine

Pascal Kirsch a l’art d’aller chercher des pièces peu ou pas ou jamais jouées. C’est le cas de « La Princesse Maleine », la première de Maurice Maeterlinck qui stupéfia Paris en 1890. Pascal Kirsch réhabilite cette pièce magnifique mais peine à restituer son côté vénéneux dans le cadre du Cloître des Célestins.

Scène de "La princesse Maleine" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La princesse Maleine" © Christophe Raynaud de Lage

Il y a deux ans, Pascal Kirsch mettait en scène Pauvreté, Richesse, Homme et Bête de Hans Henny Jahnn, une approche magnifiquement nouée de cette œuvre méconnue qu’il créa su Studio Théâtre de Vitry alors dirigé par Daniel Jeanneteau, puis à l’Échangeur de Bagnolet où j’avais vu ce spectacle inoubliable (lire ici). Pascal Kirsch touchait enfin à une certaine reconnaissance méritée.

De Jahnn à Maeterlinck

J’avais vu à la Générale il y a plus de dix ans un de ses premiers travaux, Tombée du jour, qu’il avait donné aussi à la Ménagerie de Verre et à la Fonderie du Mans, lieux précieux pour des metteurs en scène atypiques comme lui. J’avais ensuite suivi son itinéraire, parfois chaotique, qui allait passer par les cahiers de Nijinski, des fragments de Woyzeck et Elio Vittorini. Il avait aussi dirigé, deux saisons durant, un lieu fait de rencontres et de lectures, Naxos Bobine, un sous-sol dans le haut de la rue de la Roquette à Paris. Et puis il eut le choc Pauvreté, Richesse, Homme et Bête, la certitude que son itinéraire touchait là la grâce d’un accomplissement. Le spectacle a tourné cette saison, il sera la saison prochaine au Théâtre de Gennevilliers (dont Daniel Jeanneteau vient de prendre la direction), à la MC2 de Grenoble et à l’Equinoxe de Châteauroux.

Et voici Pascal Kirsch pour la première fois programmé au Festival d’Avignon, dans un de ses lieux saints, le Cloître des Célestins. Il y met en scène La Princesse Maleine, la première pièce de Maurice Maeterlinck quasiment oubliée des scènes françaises contrairement à d’autres pièces de l’auteur. Pascal Kirsch avait créé en français la pièce de Jahnn ; aujourd’hui, il sort de l’oubli La Princesse Maleine. Les deux pièces ont en commun d’être, à la base, inspirées d’un conte des frères Grimm, elles distillent une semblable cruauté et des ambiances étranges, magiques. Enfin, Kirsch monte la pièce de Maeterlinck avec les acteurs qui ont créé celle de Jahnn.

On imagine mal le choc que fut l’apparition de La Princesse Maleine, vers la fin du XIXe siècle. Une pièce écrite par un inconnu venu de Belgique. Voici ce qu’en disait l’inclassable Octave Mirbeau dans le Figaro du 24 août 1890 : « Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck. Je ne sais d’où il est et comment il est. S’il est vieux ou jeune, riche ou pauvre, je ne le sais. Je sais seulement qu’aucun homme n’est plus inconnu que lui ; et je sais aussi qu’il a fait un chef-d’œuvre, non pas un chef-d’œuvre étiqueté, chef-d’œuvre à l’avance, comme en publient tous les jours nos jeunes maîtres, chantés sur tous les tons de la glapissante lyre – ou plutôt de la glapissante flûte contemporaine ; mais un admirable et pur et éternel chef-d’œuvre, un chef-d’œuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce nom parmi tous les affamés du beau et du grand ; un chef-d’œuvre comme les artistes honnêtes et tourmentés, parfois aux heures d’enthousiasme, ont rêvé d’en écrire un et comme ils n’en ont écrit aucun jusqu’ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck nous a donné l’œuvre la plus géniale de ce temps et la plus extraordinaire et la plus naïve aussi, comparable et, oserai-je le dire ?, supérieure en beauté à ce qu’il y a de plus beau dans Shakespeare. Cette œuvre s’appelle La Princesse Maleine. Existe-t-il dans le monde vingt personnes qui la connaissent ? J’en doute. »

Emmurée, morte, vivante

L’inconnu Maeterlinck fut tétanisé par cet article. « Je ne suis qu’un enfant qui tâtonne », écrit-il peu après à un ami. Sa pièce est, à tout prendre, un conte horrible comme les aiment les enfants. La fille d’un roi, la princesse Maleine, est promise au fils du roi d’un royaume voisin, le prince Hjalmar.. Tout baigne : les tourtereaux s’aiment. Si le mariage avait lieu tout de suite, il n’y aurait pas de conte et pas de pièce. Lors du repas de fiançailles, les deux rois se disputent et tout bascule. On entre dans le dur : les fiançailles sont rompues, la guerre est annoncée entre les deux royaumes et la princesse, s’opposant aux volontés de son père, dit toujours aimer le prince. Alors son géniteur la fait emmurer dans le noir avec toutefois sa nourrice et des vivres.

Dans le conte des frères Grimmn c’est pour sept ans ; dans la pièce, rien n’est indiqué. Un jour, une pierre bouge, Maleine et la Nourrice la descellent et parviennent à sortir. Elles voient un paysage dévasté par la guerre, errent dans les forêts profondes où elles apprennent que le royaume de Marcellus n’est qu’un champ de ruines, que les parents de Maleine sont morts, que le prince Hjalmar croyant (comme tout le monde) Maleine morte va se marier avec une autre (laide). La (belle) princesse réussit alors à se faire engager comme servante à la cour du roi Hjalmar et finira par dire qui elle est à celui qu’elle aime. Nouveau renversement de l’intrigue. Ce n’est pas le dernier. Anne qui vit avec le vieux roi Hjalmar et en pince pour son beau-fils, va tout faire pour nuire à l’amour partagée entre le jeune Hjalmar et Maleine. La fin shakespearienne voit Maleine être assassinée (par étranglement avec un lacet), Anne la meurtrière assassinée par son beau-fils Hjalmar avant que ce dernier ne retourne son poignard contre lui. Reste le vieux roi, éperdu, égaré, plus fou que son fou, un sosie du roi Lear : « Avez-vous des plumes noires ? Il faudrait des plumes noires pour savoir si la reine vit encore… c’était une belle femme, vous savez ! – Entendez-vous mes dents ? » « Ce sont les cloches, Seigneur », lui explique-t-on. Rares sont les subordonnés de « la glapissante flûte contemporaine » à oser de telles répliques.

Etrange et merveilleuse

La Princesse Maleine fut commentée et louée chez Mallarmé comme le rapporte Pierre Louÿs dans son journal où il résume parfaitement l’atmosphère de la pièce : « La Princesse Maleine est une légende étrange et merveilleuse. Elle a des transparences d’eau nocturne, des ombres de la forêt profonde, des teintes effacées et uniformes derrière lesquelles on prévoit des roulements de tonnerre lointain. » Quand Louÿs lit la pièce, c’est à voix basse, « lente et monotone, sans intention de psalmodie mais comme éteinte et lassée par d’intarissables tristesses. La moindre inflexion m’aurait blessé comme une dissonance cruelle ».

Ces impressions de Pierre Louÿs (grappillées dans les écrits de Paul Gorceix qui a commenté la publication des œuvres complètes de Maurice Maeterlinck aux éditions Complexe), que partage tout lecteur de la pièce, trouvent bien imparfaitement leur équivalence scénique dans la mise en scène de Pascal Kirsch. Ce dernier, jugeant, non sans raison, certaines « parties narratives absentes ou trop resserrées » (choses que le lecteur élude mais contre lesquelles bute le metteur en scène), croit trouver la réponse dans une présence affirmée de la musique et de la vidéo.

Scène de "La princesse Maleine" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "La princesse Maleine" © Christophe Raynaud de Lage

La musique est durement assénée, la vidéo, par de larges panneaux, fait se succéder des paysages noir et blanc aquatiques ou forestiers. Face aux vieilles pierres du Cloître des Célestins, cela s’accorde mal, et les décibels et les pixels ne font pas bon ménage avec l’atmosphère vénéneuse et maladive de la pièce dont la pêle Maleine est le fleuron. « Tout le monde est malade en venant ici », dit le roi, « et il y a beaucoup de morts au cimetière », poursuit-il avant que n’entre le fou que Maleine, effrayée, voit pour la première fois. Pascal Kirsch octroie au fou un visage-masque de mort-vivant et c’est on ne peut plus juste. Mais pourquoi ne laisse-t-il pas la pièce respirer un peu et semble presser ses acteurs ? Il semble vouloir faire plus confiance aux écrans vidéos qu’aux corps des acteurs alors qu’il gagnerait à nuancer le jeu de ces derniers trop souvent réduits à une couleur.

Et puis il y a des faiblesses coupables. Par exemple, Maleine s’est arrangée pour donner rendez-vous au prince Hjalmar, dans un parc, près d’un jet d’eau, la nuit venue. Une scène magnifique. Elle va enfin oser lui dire qui elle est. Au début de cette scène nocturne (que Kirsch éclaire trop), avant l’aveu, elle dit avoir « peur », elle croit entendre quelqu’un pleurer », le prince lui dit que c’est le vent. Elle demeure effrayée et continue : « Mais qu’est-ce que tous ces yeux sur les arbres ? » Alors Pascal Kirsch donne comme indication à l’actrice de se tourner vers le public (les yeux, ce sont ceux des spectateurs) ; l’effet est facile, payant, moyennant quoi la scène est comme plombée, bousillée. La sublime réplique du prince « Ce sont les hiboux qui sont revenus » entraîne une nouvelle salve de rire. La scène ruine son mystère nimbé de nuit et d’humidité. Et ce ne sont pas les blocs de glace balancés au début du spectacle qui arrangent les choses. On dirait que Pascal Kirsch se bat contre lui-même.

Parions qu’à la reprise du spectacle (il va tourner la saison prochaine), Pascal Kirsch saura corriger le tir. Offrons-lui pour finir cette phrase que l’actrice Georgette Leblanc écrivit à Maurice Maeterlinck peu après leur première rencontre et bien avant qu’ils ne vivent durablement l’un avec l’autre : « Nous ne nous connaissons pas encore, car nous n’avons pas osé nous taire ensemble. » 

Avignon, Cloître des Célestins, jusqu’au 15 juillet, 22h.

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