Avignon : Turbulences, Orain, Heredia, Béhar, quatre possibilités du Off

On trouve de tout dans le Off avignonnais, des horreurs, des spectacles bâclés ou fatigués et des splendeurs, des histoires attachantes. Pour aujourd’hui, quatre spectacles hautement recommandables : « Trouble » par la compagnie Turbulences !, « Disparu » par Cédric Orain, « L’Origine du monde » par Nicolas Heredia et « La Clairière du grand n’importe quoi » par Alain Béhar.

Trouble est le titre du spectacle, Turbulences ! celui de la compagnie, autrement dit on ne navigue pas en haut calmes sans pour autant atteindre le renversement cosmique dont on parlera tout à l’heure à propos du spectacle d’Alain Béhar.

Turbulences ! est l’une de ces compagnies (une dizaine en France) qui donnent à des personnes atteintes d’autisme ou présentant certains signes de déficience depuis l’enfance, la possibilité de s’exprimer sur scène. Créée en 1992 à l’initiative de Philippe Duban et avec la présidence d’Howard Buten, la compagnie a intégré en 2007 un établissement de Service d’Aide par le Travail à Paris dans le XVIIe arrondissement et un espace particulier, Les Chapiteaux Turbulents !

Sous la forme d’une « coopérative de création », le nouveau spectacle, Trouble est le fruit de la rencontre de Turbulences ! avec la compagnie HVDZ de Guy Alloucherie. C’est l’un de ses proches, Didier Cousin, qui signe la mise en scène de Trouble. On y retrouve le mélange des arts, l’absence de frontière et l’esprit collectif chers aux spectacles et aux veillées de HVDZ , compagnie implantée dans le Nord.

L’un fait du trapèze, d’autres dansent, parlent ou jouent furieusement du piano, portent des masques ou des coiffes de carnaval... Ce qui compte, c’est l’expression libre, la joie d’être là, présent sur scène en écho à des textes de Michel Foucault, fil vaguement conducteur, textes dits le plus souvent par Philippe Duban, monsieur Loyal de cette fête. Car c’en est une. A la fin, chaque Turbulent invite un, puis deux puis tout un rang de spectateurs à venir rejoindre la troupe sur scène dans une danse-fiesta finale, ils ne se font pas prier.

Laure Wolf, la femme assise

Venue du noir dans un étrange mouvement tournant, l’actrice Laure Wolf est déjà assise sur une chaise. Elle n’en bougera pas, mais ses propos vont nous emmener très loin, au fond de ses visions vrillées par une absence, celle de son fils disparu alors qu’il n’avait que 19 ans, en 1973.

Disparu est le titre de cette pièce écrite et mise en scène par Cédric Orain, fondateur de la compagnie La traversée, propulsée par des textes d’Antonin Artaud en 2005 avant d’aborder Georges Bataille, Valère Novarina ou Gilles Deleuze (D comme Deleuze) ou de travailler avec la compagnie l’Oiseau Mouche, grande sœur de Turbulences ! L’exclusion, la marge, l’incongru traversent ses spectacles.

Scène de "Disparu" © Mnuel Peskine Scène de "Disparu" © Mnuel Peskine
Une voix off interroge la femme assise, comme acculée sur sa chaise. La voix (policière ?) lui dit qu’elle peut ne pas répondre aux questions. Elle répond quand elle comprend ce qu’on lui demande. Elle est là, ses yeux sont ailleurs. Elle dit s’appeler Claire Brunet, avoir deux enfants de 52 et 54 ans, Vincent et Sophie. Vincent a disparu en 1973, sans laisser de mot, sans faire un signe ni à ses parents, ni à ses amis, c’était en 1973. Selon le ministère de l’Intérieur, 2500 personnes disparaissent chaque année, une broutille si l’on compare au Japon dont nous parlait récemment un autre spectacle, Les Evaporés. Une statistique qui ne nourrit pas le jeu de l’actrice lequel se fonde sur le silence qui habite cette femme entre deux âges, un silence qu’elle ne cesse de scruter, de déchiffrer, de fantasmer, le silence de l’absent qu’elle n’accepte pas.

Bientôt, l’interrogatoire de Claire Brunet – qui rappelle un peu celui de L’Amante anglaise (dont l’héroïne a pour nom Claire Lannes), une belle pièce de Marguerite Duras – s’estompe. Elle reste seule avec ses souvenirs de mère, la voix de son fils disant « Maman, j’ai grandi trop vite, j’ai peur de grandir trop vite, de ne plus être un un enfant, et je n’ai pas envie de devenir un adulte comme vous ». Non, Vincent, n’a pas disparu, elle l’attend, il est là derrière la porte, il va sonner. « Je ne peux plus bouger, figée dans le couloir je ne me vois pas ouvrir la porte, je ne peux pas l’imaginer, je ne peux pas me le représenter, me représenter Vincent, fabriquer une image de lui, je ne le vois pas, je sens sa présence mais je n’ai pas d’image de lui ». C’est ce gouffre fait d’absence et de silence qui l’habite.

Pour finir, l’auteur passe la plume à son personnage : Claire Brunet noircit des petits carnets, elle écrit tant et plus. « J’écris pour ce qui n’a plus de nom, pour un visage qui s’efface, pour une ombre qui glisse à l’orée du monde, au-delà de la nuit, pour ce qui n’est plus là, J’écris pour ce qui a été englouti. », écrit-elle, écrit magnifiquement Cédric Orain qui a trouvé en Laure Wolf l’actrice adéquate, comme hallucinée par ce personnage qu’elle sublime.

L’Origine de Nicolas Heredia

C’est en 2007 à Montpellier que Nicolas Heredia a créé La vaste entreprise, compagnie dont il est le concepteur et le porte-parole plus que l’acteur, œuvrant à la lisière des centres d’art, de la performance et de l’espace public : on le retrouve à Avignon dans la cour du musée Angladon, bien que faisant partie du programme de la Manufacture. Drôle de loustic.

En 2016, dans Visite de groupe, il signait une « déambulation auto guidée pour une voix de synthèse et un groupe d’individus » dont le propos est de « visiter le groupe de visiteurs qui la constitue ». Etonnant, non ? L’année suivante dans Légendes (Réalité augmentée), il se penchait sur le dossier épineux des plaques commémoratives dont sont friands les maisons où sont nés ou morts des écrivains, des peintes, des maires, des généraux ou de Résistants où sont tombés pour l’honneur de la France. Je conseillerai au dénommé Heredia d’aller faire un tour sur le parvis à la sortie de Nanterre Préfecture où en allant vers le parc qui conduit au Théâtre de Nanterre, on lit des lambeaux de phrases célèbres anciennement du Général de Gaulle et reconverties au hasard du temps, en poèmes dadaïstes.

Nicolas Heredia a ainsi inondé l’espace public (murs, balcons, oreillers, sac à patates, bouteilles, ballons, etc.) de nouvelles plaques commémoratives. Exemple : « Ici le 2 février 1994 N. s’endort en lisant une phrase de Georges Perec : « Rien ne sert de rien cependant tout arrive ». Ou bien « Ici le 9 septembre 1989 B. marche tout nu dans la rue pour aller à l’école et puis il se réveille ». En 2021, il ne faudra pas rater A ne pas rater, « un spectacle qui se propose de prendre la mesure de tout ce que vous ratez pendant que vous assistez à ce spectacle ». Soit l’horoscope du Parisien, un poème érotique inédit d’Aragon, la notice d’un tue-mouche écologique, les sous-titres à la télé, ça en fait des choses, pour nous en tenir à la seule lecture du monde.

Scène de "L'origine du monde" © la vaste entreprise Scène de "L'origine du monde" © la vaste entreprise
Pour l’heure, Nicolas Heredia nous emmène un week-end dans une brocante où entre un lot de cuillères en argent et un lot de cadres tarabiscotés, il tombe en arrêt devant une reproduction de L’Origine du monde de Courbet peinte par Louise Chosetruc. Le sujet cher à Jacques Lacan et à son salon, le talent de la copiste, la touffe généreuse autant que les cuisses du modèle dont, au demeurant, on aurait trouvé l’identité, tout cela fait que le brocanteur en demande une somme qui n’est pas monstrueuse mais qui n’est pas donnée pour autant. C’est là que l’art de Nicolas Hérédia va se déployer. Mariant HEC et système D, logique sans peine de Lewis Carroll et ruse de Sioux, Nicolas Heredia va mettre le public dans un état de transe estivale, poussant le « si... » dans ses derniers retranchements. Comment ? Pourquoi ? Ne me demandez pas de dévoiler l’Origine du monde, allez y voir de près.

Les béances de Béhar

Et passons, sans coup férir et sans escale, directement à la fin du monde, du moins de notre cher globe Terrestre. Nous somme en 2147 (cela nous laisse le temps de voir venir et de prévoir la parade), suite à des bourrasques dantesques et au chamboulement du mouvement des vents on ne peu plus contraires, notre globe terrestre qui n’avait pourtant pas besoin de cela, ni bu, se met à tourner à l’envers. C’est là le point de départ d’un délire cosmique, d’une anticipation gaguesque du monde et de l’imagination à jamais débridée d Alain Béhar. Il écrit, met en scène et joue, seul, La clairière du grand n’importe quoi, titre qu’il faut prendre à la lettre : ça parle de tout et donc de n’importe quoi, c’est du grand Béhar et c’est très éclairant en ces temps de coupes sombres d’arbres, mais pas seulement. Béhar est un zig qui connait ses puces, il a écrit et joué des pièces aux titres évocateurs comme Sérénité et des impasses, Angelus Novissimus ou Teste ou le lupanar des possiblités, (d’après Paul Valéry). Bref, il commande le respect d’autant plus qu’il a passé son BTS de dinguerie appliquée (mention ne pas pas mieux faire) sans réviser, et pour cause, il ne vit que pour et par ça.

Pendant que j’écrivais ces lignes la météo ne s’est pas arrangée. Ça flotte de partout. « Il a fallu bâtir des murs et des digues sur tous les rivages problématiques, surtout au sud, pour préserver l’écosystème des banques centrales et ne pas noyer les Bahamas. Les marées viennent le plus souvent de l’intérieur dorénavant. Bloqué avant les plages, l’océan remonte par dessous, par les failles et les grottes, par les fleuves et sort des lits. Les rivières et les tuyaux, jusqu’aux lacs glacés qui craquent sous la pression et jusqu’aux sources, les puits les piscines et les baignoires, tout déborde quand la marée monte et recouvre tout quand elle est pleine. Il pleut presque tout le temps aussi et quand il ne pleut pas la chaleur est infernale » maugrée l'animal.

Scène de "La clairière du grand n'importe quoi" © Claire Eloy Scène de "La clairière du grand n'importe quoi" © Claire Eloy

Le débit d’Alain Béhar et aussi imprévisible que ce qu’il énonce. Tout autre acteur que lui serait devenu complètement maboule à essayer d’apprendre ce texte qui rompt ses amarres d’une phrases à l‘autre, qui digresse tant qu’il se donne à lui-même le tournis, qui mange de l’apocalypse à son petit déjeuner et remet ça au souper avant d’aller écrire la suite de ses élucubrations post-catastrophe la nuit durant en se shootant au thé cueilli la main sur les hauts plateaux dissimulés sous le nom de Kuomintang. Déluge quand nous tiens !

On croise des rats, gros comme des cochon, des adjoints au maire prétentieux , des footballeurs armé de jeux vidéos, il pleut des pixels gros comme des grêlons, on s’attaque et on s’embrasse mutuellement , on se monte le bourrichon à coups de secrétaires stagiaires et de livreurs intérimaires en voie de syndicalisation, et, pour tout arranger, tous les GPS sont obsolètes.  « On court encore plus vite en zigzaguant d’un abri à l’autre, on se protège comme on peut, qui derrière une vierge à l’enfant sans tête, qui derrière le 4X4 à l’envers de Monsieur Nicolas le jour du cinquantenaire de l’indépendance, qui sous la véranda de l’assistant du chef de cabinet du directeur adjoint qui s’enfuit en scooter… »  Et ça continue.

Nous, spectateurs restés dans l’autre monde, on est au frais dans la salle climatisée, on le regarde suer sous la chaleur épouvantable de l’an 2147, on a un instant peur qu’il nous coupe la tête avec les gros ciseaux que Béhar  tient en mains, mais il se contente de couper le bandeau de son imagination laquelle, tel le vers de terre, se multiplie en ses divisant.Où s’arrêtera -t-il ? Vous le saurez en allant à Artéphile.

Trouble, jusqu’au 14 juillet, 14h à la Scierie

Disparu, jusqu’au 24 juillet, 13h45 au Train Bleu

L’origine du monde, jusqu’au 25 juillet à 18h45 , la Manufacture hors les murs au musée Angladon. Puis les 14 et 15 spet à Saint-Jean de Védas, le 21 sept au NEST à Thionville, du 14 au 24 nov à la Scène Nationale d’Albi, du 30 janvier au 3 fév 2020 aux Scènes croisées de Lozère.

La clairière du grand n’importe quoi, jusqu’au 27 juillet, 16h35 Artéphile. Les 5 et 6 nov, théâtre du Bois de l’Aune à Aix-en-Provence, le 8 nov aux rencontres de l’échelle (Marseille), du 14 au 16 nov à Sortie-Ouest (Béziers), le 21 nov au Périscope (Nîmes), le 28 nov à la scène nationale du grand Narbonne.

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