Ouverture de la Scala avec « Scala », un spectacle qui ne trouve pas le la

Bonne et réjouissante nouvelle, Paris se dote d’un nouveau théâtre, la Scala, dans le Xe arrondissement. Un théâtre privé qui lorgne sur les artistes du théâtre public. Spectacle d'ouverture, « Scala », une création de Yoann Bourgeois pour le lieu. Mauvaise nouvelle : ce n'est pas réjouissant.

Après deux ans de travaux, une salle de spectacles parisienne, la Scala, vient de renaître au 13, boulevard de Strasbourg, dans le Xe arrondissement. Entre la pharmacie de la Scala et Miss Lina « mèches perruques, produits de beauté, ongles, coiffures américaines, esthétique », en face d’un Lidl, à deux pas du passage Brady (ses coiffeurs paki, son costumier Sommier, ses épices du monde de chez Velan), à deux pas aussi de la rue Gustave Goublier sous les arches de laquelle des SDF viennent s’abriter pour la nuit, mais encore à une portée de lance-pierre de l’excellent cinéma l’Archipel, enfin à dix enjambées du théâtre Antoine, aujourd’hui propriété de l’animateur Laurent Ruquier.

Mélanie et Frédéric

Dans les almanachs Hachette des années 1900 figure le plan de la salle de ce qu’était le théâtre Scala construit en 1873. Une belle grande salle qui allait devenir un café-concert dans les années fastes du genre. A la fin de cet âge d’or, le théâtre laisse la place au cinéma. La Scala devient le premier multiplex de Paris en 1977 ; douze ans plus tard, c’est un cinéma porno (nombreux dans le quartier). Quand le porno commence à péricliter, le lieu est racheté par une église baptiste brésilienne. Avec l’aide de Dieu et de donateurs, la dite église voudrait faire des travaux, s’agrandir. Prudemment, les services de la mairie n’accordent pas les permis de construire qui se succèdent. De guerre lasse, l’église met le lieu en vente. Plusieurs prétendants renoncent devant la nécessité de recréer une sortie de secours au pied d’un immeuble voisin et les difficultés que cela semble entraîner. Mélanie et Frédéric Biessy sont les plus obstinés. Ils se préparent à convaincre les différents propriétaires de l’immeuble quand ils découvrent qu’il n’y a qu’un proprio. Ce dernier est vite convaincu. La vente a lieu en février 2016, le rêve peut s’étoiler : que la Scala redevienne un grand théâtre.

Le résultat est contrasté. L’option a été celle d’une grande cage modulable, avec des gradins rapidement amovibles pouvant accueillir 550 spectateurs. Les sièges sont confortables sans excès, la visibilité excellente de partout. Mais pourquoi Richard Peduzzi (le décorateur de Chéreau) à qui l’architecture intérieure a été confiée a-t-il été chercher la froideur d’un bleu sombre qui se retrouve partout jusqu’à contaminer  et plomber le décor du premier spectacle (lire plus loin). Une salle fonctionnelle, pourvue d’une bonne acoustique, mais sans charme. L’ouverture étroite sur le boulevard rendait heureusement impossible l’orgueilleux et horrible grand hall à courant d’air qui est l’apanage de la plupart des théâtres construits en France ces trente dernières années.

L’ouverture d’un nouveau théâtre dans ce quartier des grands boulevards anciennement dit « des théâtres » vient compenser ceux qui y ont disparu. Citons-en deux emblématiques : le petit théâtre de Lancry (dans la rue du même nom), qui avait vu la création de la pièce de Ionesco Les Chaises, est devenu un entrepôt avant d’abriter des bureaux ; et le grand théâtre de l’Ambigu, théâtre préféré du mime Marceau pour son acoustique exceptionnelle, a été détruit dans les années 60 malgré la protestation des comédiens, le Ministère de la Culture (Malraux) n’ayant rien fait pour empêcher ce désastre. On a construit en lieu et place un fade bâtiment où loger l’administration d’une banque.

L’Ambigu était à la pointe d’un pâté d’immeubles ; à l’autre pointe se tient le théâtre de la Renaissance. Non loin, côté boulevard, on entre au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Deux théâtres privés. Dirigé par un jeune manager, Jean Robert Charrier, le Théâtre de la Porte Saint-Martin, a en commun avec la Scala de vouloir s’appuyer, le plus souvent, sur des metteurs en scènes, des artistes et des aventures qui ont fait leur apprentissage, leurs armes et leur notoriété dans le théâtre public. C’est ainsi que Peter Stein va y créer prochainement un Avare avec Jacques Weber et Pierre Arditi.

Un théâtre dans l’air du temps

La Scala se présente comme « un théâtre d’art d’intérêt privé ». Une formule bien macronienne : c’est un théâtre privé et en même temps c’est un théâtre d’art (entendez : l’opposé d’un théâtre de boulevard). Le but, lit-on sur le site de la Scala, est d’« inventer un modèle d’entrepreneuriat culturel privé/public à même de favoriser la liberté des créateurs, condition première de leur épanouissement ». Etrange formulation. Comme si le partenariat privé/public était la solution miracle à tout. C’est en tout cas un dispositif encouragé par l’Etat.

De fait, les tenanciers de l’argent public ont mis la main à la poche pour cette entreprise privée, et pas pour des clopinettes : 500 000 € du Ministère de la Culture pour la reconstruction, autant du Conseil régional d’Ile-de-France pour la réhabilitation. Quant à la Ville de Paris, elle a vendu deux bureaux attenants au théâtre et en a fait cadeau aux propriétaires de la Scala pour leur permettre de créer un restaurant et un bar, avec en bonus un chèque de 80 000 € pour les travaux.

Le reste (la plus grosse part) vient des fonds propres de Mélanie Biessy, associée-gérante, membre du Comité exécutif d’Antin Infrastructure Partners, une société qui gère parmi les plus importants fonds d’investissement, lit-on encore sur le site de la Scala. En outre, les parents de Mélanie, Danièle et Georges Sengel, propriétaires du restaurant gastronomique Zimmer-Sengel à Strasbourg, ont vendu leur établissement pour veiller sur le restaurant de la Scala où le chef Stéphane Ewangelista (dont on peut lire les recettes dans Madame Figaro) sera aux manettes à partir du 17 septembre.

Mardi soir, il y avait donc foule sur le boulevard de Strasbourg sous l’œil étonné des prostituées chinoises contournant la foule pour aller rejoindre leur poste sur le boulevard Saint-Martin entre le Mac Do et une boutique Célio. Etaient présents la ministre de la Culture et son staff, l’ancien ministre de la Culture Jack Lang et son épouse, des gros et des petits mécènes, des directeurs de théâtre venus de partout, des metteurs en scène, des acteurs et des actrices, mais aussi des artistes comme Sophie Calle et, bien sûr, des journalistes, des photographes, etc. Tous invités. On se bousculait dans le hall étroit comme dans le métro aux heures de pointe.

La manne de l’argent du théâtre public

Moment rêvé, tant attendu et enfin là. Mélanie et Frédéric Biessy montèrent sur la scène. Elle, toute fine, en robe blanche ; lui, plus gras, en chemise blanche ouverte sur son torse. Elle, un peu tendue, lui affectant un sourire débonnaire. Ils présentèrent leur équipe permanente (une quinzaine de personnes), remercièrent les mécènes de cette saison : la Société générale et la Sacem pour la musique, etc. C’est Mélanie qui eut le premier et le dernier mot, sans son argent et celui de sa famille, le rêve n’aurait pu se réaliser.

Dans sa présentation, le couple insista sur la « pluridisciplinarité » : théâtre bien sûr, mais tout autant danse, musique et aussi arts plastiques comme l’articule le programme établi jusqu’en janvier. Pour ce qui est du théâtre ; au spectacle d’ouverture (on y vient sous peu) succédera la reprise d’un ancien spectacle de Thomas Jolly, Arlequin poli par l’amour de Marivaux produit par sa compagnie La Piccola Familia subventionnée par l’Etat. Puis une carte blanche à Yasmina Reza commençant par Dans la luge d’Arthur Schopenhauer,  dans une mise en scène de Frédéric Bélier Garcia, le directeur du Quai à Angers (CDN des Pays de Loire), producteur du spectacle avec sa subvention ; suivi par une mise en espace de sa pièce Hammerklavier, produite par la Scala, et enfin une lecture par André Marcon de Heureux les heureux.

Dans le carton de la soirée inaugurale, donné à l’entrée de la salle, était glissé « parmi tous les messages d’amitié que la Scala a reçu » le texte d’une chansonnette qui débute ainsi : « Si le Rond-Point est bien trop loin / Ou hélas qu’il est déjà plein / Dans c’cas-là / Va à la Scala ! » Je n’ai pas eu le courage d’aller plus loin, chacun aura reconnu là le style ramasse-miettes de celui qui dirige le Théâtre du Rond-Point, « le seul théâtre privé à être entièrement subventionné » comme l’avait plaisamment écrit naguère un échotier. Quel parrainage pour la Scala ! Et quel symbole que la collusion entre ces deux théâtres !

Yoann Bourgeois rate une marche

Venons-en enfin au spectacle inaugural de la Scala titré tout simplement Scala, produit par la Scala, conçu et mis en scène par Yoann Bourgeois. En visitant le chantier du futur théâtre, il a eu, écrit-il, « la vision d’une pièce qui montrerait le spectacle d’une structure ». De fait un étroit escalier (bleu sombre comme le reste) qui descend vers le public tient le centre de la scène. Sur les côtés, deux praticables avec portes de théâtre donnant sur pas grand-chose et, invisibles, deux trampolines. On reconnaît là en partie le dispositif amplifié et remodelé du spectacle touché par la grâce qui l’avait fait connaître, L’Art de la fugue, un duo avec Bach. Dans son récent Celui qui tombe, ils étaient six sur un radeau flottant dans l’air à faire face aux mouvements dans tous les sens de l’embarcation montée sur un pivot. Impressionnant.

Ici, ils sont sept (cinq garçons habillés de la même façon, et deux filles idem) à évoluer dans un espace piégé – c’est la nouveauté – par des « wakouwas » – chaises, tables, lits – qui se déforment et s’écroulent avant de se reformer. La première fois, c’est étonnant ; la deuxième fois, cela ne l’est plus ; à la troisième, on se lasse. Or cela n’arrête pas de recommencer. Et il en va de même pour le reste : portes, corps qui disparaissent et rebondissent sur l’un des trampolines, corps qui descendent l’escalier en reptation... Rares sont les artistes qui savent rendre poétique la répétition intempestive d’un geste.

Faute d’un travail dramaturgique qui articule et enrichisse les séquences et de propositions musicales plus décisives qui rythmeraient tous les mouvements, l’ennui gagne vite. Alors en ce mardi 11 septembre, en voyant ces corps tomber dans le vide, on se souvient d’autres corps d’un autre 11 septembre. On chasse vite cette pensée car à la Scala, les corps tombent pour mieux rebondir. Il n’y a pas mort d’homme ; simplement un spectacle qui peine à se tenir debout.

Scala de Yoann Bourgeois à la Scala, jusqu’au 24 oct, de 16€ pour les moins de 26 ans en catégorie 4 à 49€ pour le plein tarif en catégorie 1.

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