Théâtre : Jolente & Frank sont là, c’est la rentrée

Depuis 17 ans, le tg STAN vient au Théâtre de la Bastille et au Festival d’automne. L’actrice Jolente De Keersmaeker et l’acteur Frank Vercruyssen sont devenus des figures familières. On les retrouve avec deux partenaires venus de leur ville d’Anvers dans « Infidèles » où ils renouent avec Ingmar Bergman.

C’était il y a longtemps, en 2001. Cette année-là, un jeune homme fraîchement diplômé de Science Po a probablement raté la venue, pour la première fois en France, d’un groupe belge répondant au nom tarabiscoté de tg STAN. Le groupe avait été fondé à la fin des années 80 par quatre acteurs sortis du conservatoire anversois dont Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen. On ne savait pas que ce serait le début d’une longue histoire qui dure encore, 17 ans après. Avec une unité de lieu, le Théâtre de la Bastille, renforcée par une fidélité du Festival d’automne (14 spectacles sur les 21 présentés sur l’une des deux scènes du Théâtre de la Bastille).

L’homme qui n’a jamais vu le tg STAN

En 2005, à peine sorti de l’ENA, le toujours jeune homme qui avait raté Les Antigones en 2001 n’a sans doute pas eu le temps d’aller voir L’Avantage du doute ou le fameux My dinner avec André, dont il a aussi raté la reprise en 2014 alors qu’il était devenu ministre de l’Economie après avoir travaillé à la banque Rothschild. Cette année-là, il a aussi zappé Scènes de la vie conjugale d’après Ingmar Bergman. Aujourd’hui, devenu Président de la république, il n’a plus le temps d’aller au théâtre, du moins au Théâtre de la Bastille. Entre temps, le tg STAN a fortifié sa notoriété, fait des petits, formé bien des acteurs, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen sont restés à la proue du navire, ils sont devenus Jolente & Frank.

Le public fidèle de ce théâtre retrouvait donc, ce premier lundi de septembre, Jolente & Frank dans une nouvelle aventure. A l’instar d’autres années, c’était aussi l’ouverture de la saison théâtrale et du Festival d’automne. Un temps de retrouvailles. Avec le temps (17 ans !), retrouver dans un même théâtre les mêmes acteurs produit un étrange déplacement. Ce ne sont pas les œuvres nouvelles que l’on vient découvrir mais d’abord les acteurs qui les interprètent que l’on vient retrouver. On aime leurs voix (elles redonnent du corps à la langue française), leurs dégaines, leur apparente décontraction, l’approche si particulièrement amicale qu’ils ont des textes, approche qui est la marque de fabrique du tg STAN, de Jolente & Frank en particulier. Ces deux piliers de l’aventure sont comme deux chefs étoilés qui n’en font qu’un et dont, chaque saison, on vient découvrir les nouveaux plats et se régaler de leur subtilité et de leur inventivité.

Ingmar Bergman aurait eu cent ans cette année mais ce n’est pas là une motivation suffisante pour que le tg Stan revienne à son œuvre. Depuis qu’ils les ont découverts, ce qui passionne Jolente & Frank, ce sont les écrits du cinéaste, ses scénarios, son livre de mémoire (Lanterna Magica, disponible en Folio), ses scénarios. Ne vous attendez pas à retrouver l’atmosphère des films de Bergman, depuis ses premiers films en âpre noir et blanc jusqu’à ses ultimes films en couleurs automnales. En revanche, attendez-vous à voir un spectacle maison du tg STAN, associ  pour l’occasion via le formidable Robby Cleiren à un autre collectif anversois : de Roovers.

Hommes à femmes

Dans son premier spectacle venue à la Bastille il y a dix sept ans, le tg STAN avait pioché dans les différentes Antigone, de Sophocle à Anouilh. C’est ce qu’il fait aujourd’hui en piochant dans les écrits de Bergman pour proposer Infidèles qui n’est pas fidèle au scénario éponyme du cinéaste. Frank & Jolente et les autres opèrent un redéploiement des textes qu’ils ont réunis en remodelant leur agencement pour y insuffler leur jeu décalé, décalé en ce sens que les acteurs jouent au chat et à la souris avec l’incarnation d’un personnage et jouent cartes sur table avec les spectateurs. Cela peut créer chez les quasi abonnés à leurs spectacles de curieux court-circuits. Par exemple, Frank Vercruyssen interprète ici un type qui tombe amoureux de la femme de son meilleur ami (que ce soit vu par Ingmar Bergman est secondaire). Il parvient à ses fins, ce qui nous vaut des scènes intenses et ambivalentes avec sa nouvelle compagne interprétée par la nouvelle venue au tg STAN qu’est l’impressionnante Ruth Becquart (très connue en Flandres). Etant l’un de ces abonnés, ces scènes m’ont fait penser à l’étrange jeu que menait le même Frank en face de la divine Alma Palacios dans Mademoiselle Else, spectacle venu au Théâtre de la Bastille en 2012 et en 2014 (lire ici).

Frank Vercruyssen accompagne et interprète un personnage d’homme à femmes qui lui est familier. Bergman raconte ses démêlés conjugaux et extraconjugaux dans ses scénarios et dans son autobiographie. Par exemple, une escapade à Paris où il se rend avec son amante « chacun de son côté mais secrètement ensemble » (séquence que l’on retrouve dans le spectacle) ; au retour, il rejoint son épouse, s’assoit au bord de son lit et note : « Je lui racontai ce qu’il y avait à raconter. » Puis il ajoute en s’adressant au lecteur : « Celui que cela intéresse peut suivre notre entretien dans la troisième partie de Scènes de la vie conjugale. » Frank Vercruyssen est là comme un poisson dans l’eau.

Jolente & Ruth

En revanche, Jolente De Keersmaeker nous plonge dans l’enfance de Bergman (via ses scènes de son autobiographie) à travers un enfant que se dispute le couple (interprété par Robby Cleiren et Ruth Becquart) en instance de divorce. Jolente interprète d’autres personnages de façon plus éphémère (avocate, etc.) mais c’est cette très jeune personne, qu’elle porte dans son corps de femme de cinquante ans, qui fascine. Cela tient en apparence à trois fois rien : une façon de marcher, de positionner les doigts, de jouer avec un morceau de bois, de figer un regard. C’est du très grand art. Et il était beau aussi de la voir regarder sa nouvelle, talentueuse et plus jeune partenaire, interprétant celle que les hommes désirent et celle qui aime les hommes, Ruth Becquart. Et comme il fut beau de surprendre Jolente, à l’un des saluts, en train de serrer furtivement la main de sa partenaire.

L’ambivalence de Bergman sied au tg STAN. Dans les toutes premières pages de Lanterna Magica, à la suite d’une histoire de vandalisme lorsqu’il était collégien (évoquée dans le spectacle ), il écrit ces lignes que Jolente & Frank comprennent ô combien : « Je me suis créé un personnage qui avait fort peu à voir avec mon véritable moi. Comme je n’ai pas su séparer ma création et ma personne, les dommages qui en découlèrent eurent longtemps des conséquences à la fois sur ma vie d’adulte et sur ma créativité. Il m’arrive parfois d’être obligé de me consoler en me disant que celui qui a vécu dans le mensonge aime la vérité. »

Infidèles au Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d'automne, jusqu’au 28 sept (sf les 12, 15, 16 et 22) à 20h, dim 23 à 17h, puis tournée en 2019 : Rungis le 10 janv, Théâtre-Studio d'Alfortville le 16 janv ; Théâtre Joliette Minoterie à Marseille les 8 et 9 fév ; Les Tanneurs à Bruxelles du 20 au 23 fév ; Théâtre de Lorient les 26 et 27 fév ; CDN d’Orléans du 28 au 30 mars ; Comédie de Genève du 3 au 6 avril ; Passerelle de Saint-Brieuc les 25 et 26 avril.

Suite du programme tg STAN/Bergman au Théâtre de la Bastille : projection de Persona le 22 sept à 19h ; Atelier du 1er au 12 oct à 20h, dim à 17h, relâche les 4 et 9 oct ; Après la répétition du 25 oct au 14 nov.

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