Dans les os de « L’Etang »

Le Festival d’Automne consacre un opportun portrait en sept épisodes au travail multiple de l’artiste franco-autrichienne Gisèle Vienne. Le voyage s’ouvre avec « L’Etang », un texte intime de jeunesse signé Robert Walser, extraordinairement gisèleviennisé par ses deux actrices, Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez.

Au Théâtre Paris-Villette comme ailleurs, on prend place dans une salle de spectacle frontale. Tout va se dérouler là, devant nous, sur une scène dépourvue de rideau. Dans l’ombre, on devine un ensemble autour ou sur un lit. Des personnages. Des acteurs ? La lumière se renverse : ce sont des poupées à visage et corps humains. On se doute qu’elles ont été fabriquées par celle qui signe L’Etang, Gisèle Vienne, formée à l’école fameuse de Charleville Mézières. Un machiniste vient et emporte les marionnettes à taille humaine, une à une, entre ses bras. Parfois, il replie un bras, une jambe. Reste un lit, à demi défait, les plis des draps disent les corps qui s’y sont allongés. Un présent gorgé de passé. Alors dans l’espace blanc, entrent les deux actrices, Adèle Haenel, tennis et tenue enveloppante blanche genre jogging ; Ruth Vega Fernandez, en tenue sobre (jean, pull). Leurs pas sont lents comme lourdement lestés de tout ce que ces corps ont à dire, à expulser. Le corps du spectateur, sa vue, son ouïe, son ventre, s’imprègnent de tout cela, de tout ce qui s’est accumulé en quelques minutes, des pistes autant que des sensations. La plongée dans L’Etang est commencée.

Un spectacle ? En apparence, assurément. Mais le mot s’avère vite inadéquat tant les règles de jeu du spectacle sont brouillées : pas de dialogues, pas de monologues, pas d’adresse (au spectateur, à la partenaire), pas de corps à corps, pas de coup de théâtre, tout ce dont on sera abreuvé le lendemain en allant voir une pièce de Pirandello à l’Odéon. Rien de cela. Mais une intensité constante, diffuse et diffractée des composantes de tout spectacle : voix, corps, musique (Stephen O’Malley & François Bonnet), lumière (Yves Godin), dramaturgie et scénographie (Gisèle Vienne). Une vague profonde, un remuement qui racle les fonds boueux. Tout cela s’intensifie au fil des minutes ou/et c’est notre écoute visuelle et sonore qui co-produit ce mouvement. Le spectateur poursuit une traversée solitaire, réarme sans cesse regard, écoute et vibrations de l’être. Gisèle Vienne parle d’« expérience ».

« L’Etang est un texte de jeunesse que Walser offrit à sa sœur sous forme manuscrite. C’est la seule œuvre que Walser ait écrite en dialecte. Elle met en scène le suicide simulé d’un adolescent, le jeune Fritz, qui ne se sent aimé de personne et voudrait reconquérir l’amour de sa mère », informent les éditions Zoé qui publient le texte traduit de l’allemand par Gilbert Musy, avec Félix, un ensemble de dialogues et monologues des années 1925 à l’époque où Robert Walser travaillait à ses microgrammes. Les mêmes éditions, basées à Genève, ont publié de nombreux textes du Suisse Walser, parmi lesquels, en poche, un ensemble de microgrammes (chacun ayant pour titre le début du texte), sous le titre Le Territoire du crayon. Comme ce microgramme qui commence ainsi et parle, par anticipation, du spectacle L’Etang de Gisèle Vienne ou, à tout le moins, de la position du spectateur que je fus : « La contemplation du paysage à la fenêtre me permet de noter que ce qui fuit peut dépasser en grâce, en beauté, en noblesse, ce qui est fixé, ou qui résiste. » Et plus loin : « qui dit entendre, dit murmure, qui dit murmure, dit remuement et qui dit remuement dit cette concrétude qui est plantée quelque part et qui prend son essor à partir d’un point. »

Dans le texte de L’Etang, les prénoms du père et de la mère sont ceux du père et de la mère de Walser. L’auteur avait confié le texte manuscrit à sa sœur. La fin du texte tourne implicitement autour de l’inceste. Fritz est un adolescent. Gisèle Vienne est là en terrain familier, jamais domestiqué, jamais épuisé.

Adèle Haenel « est » (quel verbe ? « incarne » serait bien pire, « accompagne » peut-être ou pourquoi pas « escalade » ?) à la fois Fritz et ses frères et sœurs ; Ruth Vega Fernandez, le père et la mère. On se perd, mais ce n’est pas grave. Gisèle Vienne opère par ce qu’elle nomme des « déplacements perceptifs ». Diffraction, torsions, amplifications des voix, des corps, des silences. Une écriture où les mots – qui ne sont qu’un aspect non dominant de la partition –, multiplient les possibilités de compréhensions sensibles, sensations et émotions. Chacun les siennes (le public chez Gisèle Vienne est un ensemble d’individus isolés). Plus que simple metteure en scène, Gisèle Vienne agit à la fois comme un chef d’orchestre, un ingénieur des sons et lumière, un peintre abstrait qui travaille les contrastes et les alliances contre nature. Ses actrices (qu’elle entraîne dans ses abris et méthodes) sont des solistes à l’écoute de cette écriture multiple et personnelle au rebours des règles traditionnelles du jeu théâtral. Sauf celle des saluts où, pour applaudir les actrices, le spectateur s’extirpe de l’étrange torpeur où ce qu’il vient et de voir et d’entendre l’a plongé.

Gisèle Vienne a plusieurs fois travaillé avec Dennis Cooper (Jerk, etc.). Il serait étonnant qu’elle ne revienne pas un jour auprès de Robert Walser. Fin du microgramme cité plus haut faisant écho post mortem à L’Etang selon Gisèle Vienne : « Dans un silence inaudible, la plus majestueuse des notions s’éloigne, soufflée par la bouche archaïque du vent. En attendant, l’immobile, le tenace, tout ce qui offre ou oppose une résistance à ce vivant, le palpable comme l’impalpable, tous sont là, semblant se connaître et se compléter de la plus exquise façon. »

Théâtre Paris-Villette, 20h, jusqu’au 18 septembre. Puis tournée, 29 et 30 sept, Marseille dans le cadre d’Actoral ; 14 et 15 oct, Nowy Teatr (Varsovie) ; 21 et 22 oct, Bergen (NO) ; 25 et 26 oct, Oslo (NO) ; 10 au 13 nov, Comédie de Genève ; 18 au 20 nov, Kaaitheater Bruxelles ; 24 au 27 nov, Le Maillon (Strasbourg) ; 19 au 22 janv, Comédie de Clermont ; 25 au 29 janv, Comédie de Caen, puis Mulhouse, Valence, Rennes, Nantes, Nanterre pour finir à Cergy-Pontoise début juin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.