Le Théâtre de la Colline danse avec les morts

Au théâtre, les morts n’ont pas besoin de commémoration. C’est table ouverte tous les soirs. Au Théâtre de la Colline, les morts vont même jusqu’à jouer les metteurs en scène. C’est ce que l’on observe dans la petite salle avec Anaïs Allais, en scène avec deux acteurs, et dans la grande salle avec le maître des lieux, Wajdi Mouawad, seul en scène mais filmé avec ses fantômes.

Robert Davreu était un poète proche de la revue Po&sie créée par Michel Deguy, c’était aussi un grand traducteur de poètes américains. Pour Wajdi Mouawad, il avait entrepris de traduire tout Sophocle.

Invention d’un procédé de théâtre cinématographique

Sa disparition prématurée en novembre 2013 ne lui a pas permis d’achever ses traductions de Philoctète et d’Œdipe à Colonne que Mouawad – qui n’était pas encore directeur de la Colline – devait mettre en scène. Que faire ? Finir la traduction en la confiant à d’autres ? Choisir une autre traduction comme celle de Jean Bollack ? Impossible. Que faire ? Dans L’Inflammation du verbe vivre, la pièce de Mouawad publiée en 2015, c’est la question que pose le metteur en scène Wahid, double un rien décalé de Wajdi (Mouawad), à son équipe. Chacun propose une solution qui n’en est pas une. Sa dramaturge Esther, interprétée par la dramaturge habituelle de Mouawad, Charlotte Farcet, lui conseille de partir de ce qu’il est, « de ton instinct. Le plus aveugle. Du désir », lui dit-elle. Wahid désire partir. « Eh bien, pars », rétorque Esther. Il part tout comme Wajdi Mouawad était parti en Grèce entre octobre 2013 et avril 2015 au moment le plus aigu de la crise grecque. « Tu prends la caméra, tu prends les micros et tu pars », dit encore Esther dans Inflammation du verbe vivre, fiction poétique du vrai voyage et réponse à l’énigme posée par la disparition de l’ami poète et traducteur.

Wajdi Mouawad et son décorateur habituel Emmanuel Clolus ont trouvé une savante et seyante solution scénique qui joue constamment sur l’ambivalence entre Wahid et Wajdi, l’ici et l’ailleurs, les vivants et les morts, l’Antiquité grecque et la Grèce d’aujourd’hui, le théâtre et le cinéma. Wahid, interprété par un Wajdi quelque peu méconnaissable avec les cheveux rasés, apparaît seul sur scène devant un rideau de fils blancs sur lequel sont projetées des séquences tournées en Grèce. Wahid y part à la recherche de Philoctète et, chemin faisant, on le retrouve, bien sûr, à la recherche de lui-même. Wahid entre dans le film en traversant l’écran fait de bandes blanches et inversement pour retrouver la scène. Cocteau aurait apprécié ce procédé ingénieux de théâtre cinématographique. Mouawad en use et en abuse. L’économie des mots, on le sait, n’est pas non plus son fort. Le babil prime souvent sur le style et on aimerait un langage plus simple que celui qui, dès la première tirade de Wahid, ose une phrase comme « je me suis pendu à la corde de mes révoltes », ce qui revient à serrer jusqu’à l’étranglement le kiki de la poésie.

De Wajdi à Wahid

Avant de partir en Grèce, son demi-double Wahid disait ne pas vouloir écrire et surtout pas du théâtre (« l’idée d’écrire une réplique me rend malade »). Il finira par rejoindre la vocation de son ami Wajdi, avec exaltation : « ramener à la vie sa vie ensevelie. Au bout du crayon, porter la parole des morts. »

Chemin faisant, on aura eu droit à un cours accéléré sur la naissance du théâtre au siècle de Périclès, à un topo généalogique sur Philoctète, à un arrêt pipi du côté de l’Odyssée tandis qu’après l’avion, c’est un taxi que l’on suit, filant dans la campagne grecque. Comme on pouvait s’y attendre, Wahid s’identifie à Philoctète blessé et laissé seul sur une île par Ulysse dix ans durant. Wahid, sous la dictée de Wajdi : « Seul sur mon île, prendre ma blessure comme un éclat de verre brisé et, le tournant et le retournant dans le rayon matinal du soleil, faire naître une infinité de reflets multicolores. Si ce n’est pas cela, se replonger dans le courant des choses et se donner tout entier au verbe “vivre” et le conjuguer encore et encore, alors il faudrait devenir définitivement analphabète. » Bel exemple d’inflammation du dire. Cela se soigne.

Inflammation du verbe vivre a été créé en juin 2015 à Mons. Devenu directeur de la Colline, Wajdi Mouawad reprend ce spectacle de théâtre cinématographique pour trois semaines.

D’Allais à Lilas

Dans la petite salle en haut du théâtre, poursuivant rigoureusement sa mission de promotion des auteurs contemporains plus encore que ses prédécesseurs, le directeur Wajdi Mouawad accueille la jeune Anaïs Allais qui a écrit et met en scène Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été. Une histoire qui tourne, elle aussi, autour d’une disparition : celle du grand-père maternel de l’auteure, Abdelkader Benbouai, qu’elle n’a jamais connu. Apprenant qu’il était footballeur professionnel dans les années 30, elle est partie à sa recherche. Mais ne comprenant rien au football, et bien que son grand-père se soit un jour retrouvé arrière gauche dans une équipe dont l’Algérois Albert Camus était le gardien de but, sa recherche a dérivé vers une quête plus personnelle. En particulier à la faveur d’une rencontre, celle de Méziane Ouyessad, musicien et professeur d’arabe occasionnel. Nullement comédien (on le remarque quand il parle français), il joue son propre rôle. Anaïs Allais interprète celui de Lilas (anagramme de son nom à une lettre près), son demi-double, qui part en Algérie à la recherche de son grand-père et donc de ses racines. François Baud interprète celui de son frère, Harwan. Après la mort soudaine de Lilas, Harwan occupera l’appartement de sa sœur pour mettre en ordre et déménager ses affaires et, comme Lilas, il se mettra à l’étude de la langue arabe en complicité avec Méziane.

L’Algérie est à Anaïs Allais ce que le Liban fut à Mouawad dans les séries de pièces qui l’ont fait connaître et reconnaître. A chacun ses morts, ses disparitions, ses manques. Il a du métier (trop peut-être) et de l’expérience ; elle a encore (beaucoup) à apprendre, entre autres à muscler son écriture et ses fables. Wajdi Mouawad et Anaïs Allais se partagent également la même dramaturge, Charlotte Farcet. L’Esther de la pièce de Wajdi, celle qui libère l’envie de partir qu’elle sent chez Wahid, envie qu’elle retrouve chez la Lilas d’Anaïs Allais. Et si cette dernière était la fille cachée de Wajdi  Mouawad ? Peut-être, mais Charlotte Farcet, à quel jeu joue t-elle ? Etre doublement dramaturge, n’est-ce pas aussi une couverture, un masque ? Allez savoir.

Inflammation du verbe vivre, Théâtre de la Colline, du mer au sam 20h30, mar 19h30, dim 15h30. Le texte est paru aux éditions Leméac/Actes Sud-Papiers, 64p, 12€.

Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été, Théâtre de la Colline, du mer au sam 20h, mar 19h, dim 16h. Le texte de la pièce est paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 48p, 11€.

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