Gwenaël Morin, héritier auto-proclamé d’Antoine Vitez, la preuve par quatre Molière

Antoine Vitez avait monté, en 1978, quatre pièces de Molière avec une distribution et un décor uniques. Gwenaël Morin reprend les mêmes pièces sans décor, avec des jeunes acteurs sortis d’un conservatoire dont les rôles ont été déterminés par tirage au sort, et avec un tarif unique : 5 euros la pièce.

Moment du spectacle  "Les Molière de Vitez" © Pierre Grosbois Moment du spectacle "Les Molière de Vitez" © Pierre Grosbois

Je regarde une des plus belles photographies de Claude Bricage (mort du sida en 1992). On y voit un homme et une femme assis de dos sur des chaises à l’avant-scène d’un théâtre. Ils regardent devant eux un immense décor, vide de tout accessoire, de tout acteur. L’homme, c’est Antoine Vitez, la femme, sa décoratrice, Claude Lemaire. Le décor unique est celui des quatre pièces de Molière (L’Ecole des femmes, TartuffeDon Juan et Le Misanthrope) que Vitez répétait alors (1978, pour le Festival d’Avignon puis le Festival d’automne) avec « ses » acteurs, lesquels jouaient en costumes d’époque et perruques.

Un texte et des acteurs

En reprenant « Les Molière de Vitez », Gwenaël Morin affirme une filiation. Et une rupture : « tout ce qui concerne la décoration ou les costumes ne m’intéresse pas », dit-il, ce qui ne surprendra pas les nombreux spectateurs de son « théâtre permanent », installé pendant un an aux Laboratoires d’Aubervilliers en 2009 (lire ici et ) et repris partiellement ailleurs. Pendant un an, Morin et ses acteurs avaient enfilé cinq pièces du répertoire portant le nom du rôle-titre (Lorenzaccio, Tartuffe, Hamlet, BéréniceAntigone et Woyzeck). Ateliers ouverts au public le matin, répétitions l’après-midi, spectacle le soir. Ce rythme de travail est repris pour les Molièreau théâtre du Point du jour à Lyon (que Morin dirige désormais) et actuellement au théâtre de Nanterre Amandiers. A Aubervilliers c’était gratuit, à Nanterre c’est 5 euros par pièce (prix unique, quasiment quatre Molière pour le prix d’un) et placement libre.

De la photo de Bricage (publiée en double page centrale dans l’Album Vitez coédité en 1994 par l’IMEC et la Comédie-Française) ne reste chez Gwenaël Morin que les chaises. Et encore, celles sur lesquelles étaient assis Vitez et sa décoratrice étaient en bois, sobrement ouvragées. Celles de Morin sont puisées, comme le reste, dans la réserve du tout-venant : des chaises en plastique blanc on ne peut plus ordinaires. Le grand plateau de Nanterre est nu. Les acteurs y entrent en habits de tous les jours, sauf parfois des rubans noués aux bras, et, ici et là, une perruque (ôtée, remise, jetée), de simples accessoires comme un bâton, une serpillère, une table ou un seau d’eau. Comme chez Vitez, le centre du monde est un binôme : un texte et des acteurs.

Connivence avec le public

Dans le hall du théâtre, sur des palettes, le texte de chaque pièce est à disposition, chacun se sert, c’est gratuit. Certains suivent le texte sur leurs genoux pendant la représentation. Un des acteurs (qui ne joue pas ou joue un petit rôle) se tient sur le côté, le texte posé sur une grosse caisse qu’il frappe pour les trois coups et aussi, boum, boum, boum, pour signifier le passage d’un acte à un autre. Il arrive que l’acteur modifie quelques mots du texte (c’est souvent – toujours ? – calculé), le souffleur corrige, l’acteur reprend, gag.

La connivence avec le public est totale : la salle reste éclairée et il arrive que les acteurs jouent dans les travées. Les acteurs jouent et jouent au théâtre, enfance d’un art et art de l’enfance aussi bien. Vitez se mettait dans le sillage de Meyerhold, Morin s’inscrit dans celui de Vitez, beauté de l’histoire du théâtre.

Vitez aimait jeter des ponts entre les pièces : « On pourrait jouer Tartuffe comme un avatar de Dom Juan » ou « Dom Juan et Alceste. La même flamme les brûle. Martyrs l’un et l’autre. Leurs discours se ressemblent » ou encore « Montrer semblablement la relation d’Arnolphe avec Agnèset celle d’Alceste avec Célimène », etc. Vitez répartit les « grands rôles » entre ses acteurs fétiches. Tout cela ne préoccupe pas Gwenaël Morin qui cherche, avant tout, à intensifier le moment même de la représentation, sa puissance énergétique. Il entend faire du théâtre un temps de partage, de complicité, une fête des sens et de l’intelligence et là, il retrouve Vitez.

Des rôles tirés au sort

Vitez avait embarqué dans l’aventure des acteurs qui, pour la plupart, avaient été ses élèves. Morin a embarqué dans « Les Molière de Vitez »  des jeunes acteurs issus de la même promotion du Conservatoire régional de Lyon. Qui allait jouer quoi ? Gwenaël Morin a opté pour distribuer les rôles au hasard, par tirage au sort.

C’est un système auquel Vitez avait songé sans jamais, me semble-t-il, passer à l’acte. Il voyait trois façons de distribuer un spectacle : le casting, la troupe et le hasard (voir son texte « Comment je fais une distribution » in Ecrits sur le théâtre 3, éditions POL). Et d’ajouter : « Même si, par hypothèse, elle [la distribution] était faite à l’aveuglette (par tirage au sort, par exemple), elle trouverait son équilibre, et tout prend toujours (ou fait toujours) sens. »

Moment du spectacle  "Les Molière de Vitez" © pierre Grosbois Moment du spectacle "Les Molière de Vitez" © pierre Grosbois

C’est exactement ce qui se passe chez Morin où le hasard fait que Tartuffe ou Sganarelle sont joués pardes actrices et Dorine ou Mathurine par des acteurs. (Observons que, déjà, Vitez faisait jouer Madame Pernelle – dans Tartuffe – par Marc Delsaert avant que cet acteur ne soit plus tard Alceste). Et l’équilibre dont parle Vitez opère chez Morin, un code immédiatement partagé, autre complicité. Ce jeu du hasard et de l’amour du théâtre produit a parfois comme conséquence une extension du domaine de la lutte chez les petits rôles. Un seul exemple : dans Tartuffe, à la fin de la pièce, l’Exempt est un rôle passager, une béquille de fin de pièce. Celui qui a tiré ce rôle chez Morin y met tout son cœur, son art, et cela devient un moment fort, aussi étonnant que réjouissant.

Répéter dans l’urgence

« L’idée de ce cycle [des quatre Molière] a pour origine une exaspération de moi-même à l’égard de la mise en scène », écrivait Vitez. C’est une phrase que pourrait reprendre à son compte Gwenaël Morin. La filiation ou la connivence posthume entre eux (Morin avait 21 ans en 1990 lorsque Vitez meurt à 59 ans) tient encore à une préoccupation commune : la vitesse, l’urgence. Vitez faisait en sorte de se placer (et de placer ses acteurs) dans des situations d’urgence. Quand il entre comme directeur du Théâtre de Chaillot, il répète trois spectacles d’un coup, de même répète-t-il les quatre Molière en même temps. Quand il met en chantier Le Soulier de satin, pièce très longue, c’est aussi à un rythme soutenu. Et quand on le nomme à la tête de la Comédie Française, son obsession est que tout le monde y travaille tout le temps. C’est ce qui s’appelle faire du théâtre. Morin est dans un semblable débordement, une même urgence.  

« Il faut que tout ait l’air provisoire, en marche, bâclé, incohérent, improvisé dans l’enthousiasme ! » Qui dit cela ? Vitez ? Morin ? Non, Claudel dans son avant-propos à sa pièce Le Soulier de satin. Vitez approuve : « Nous devons tenir compte de cela : il est impossible d’aller en sens contraire. » Et Gwenaël Morin d’opiner du chef.

« Les Molière de Vitez » au Théâtre de Nanterre-Amandiers. A 20h, chaque mardi L’Ecole des femmes, chaque mercredi Tartuffe, chaque jeudi Dom Juan, chaque vendredi Le Misanthrope, le samedi intégrale des quatre pièces à partir de 14h, une pièce toutes les deux heures. Jusqu’au 30 janvier.

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