jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

1003 Billets

0 Édition

Billet de blog 14 janv. 2019

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

« Les Idoles » du jeune Christophe Honoré dans l’œil du Sida

Cinéastes, écrivains, auteurs dramatiques, journalistes, ils sont tous morts du Sida à la même époque, celle de la jeunesse de Christophe Honoré, et tous homosexuels comme lui. Il les met en scène en reprenant la méthode de travail qui avait fait le succès de son spectacle « Nouveau roman ». On ne gagne pas à tous les coups.

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Six ans après Nouveau roman, Christophe Honoré signe Les Idoles. Pour impersonnels qu’ils soient, les titres cachent une approche personnelle. Dans le spectacle de 2014, l’écrivain Christophe Honoré approchait des écrivains qu’il avait lus, aimés et qui étaient rassemblés autour d’une même maison d’édition, Les Editions de Minuit, formant un groupe, celui les écrivains du Nouveau roman qui, en fait, se résume à une photo devenue célèbre.

Morts entre 35 et 59 ans

Dans le nouveau spectacle, l’écrivain, l’homme de théâtre et le cinéaste Christophe Honoré rassemblent des êtres qui, comme lui, sont homosexuels et ont marqué sa jeunesse, tout comme les écrivains du Nouveau roman. Et il reprend le même principe de production : choix des acteurs pour incarner les personnages sans souci de ressemblance immédiate, gros travail de documentation et d’échanges, improvisations filmées à partir de thèmes ou de faits, retranscription, écriture. Une méthode dont Nouveau roman a montré l’efficacité (lire ici) ; c’est moins probant avec Les Idoles. Pourquoi ?

Toutes les idoles de Christophe Honoré ont tragiquement disparu, des hommes morts du Sida entre 1989 et 1995 (année où commencent à arriver les trithérapies). Par ordre de disparition : l’écrivain de théâtre Bernard-Marie Koltès, le cinéaste Jacques Demy, l’écrivain mais aussi journaliste Hervé Guibert, le journaliste mais aussi écrivain Serge Daney, le cinéaste Cyril Collard, l’écrivain de théâtre Jean-Luc Lagarce. Le plus jeune (Collard) avait 35 ans, le plus âgé (Demy) 59 ans.

Chacun a un rapport particulier au Sida. Guibert, dès lors qu’il est atteint par le virus, le met au centre de son œuvre, tout comme Collard. Pour Largarce qui ne cache pas sa maladie, ce n’est pas un sujet (le mot n’apparaît pas dans ses pièces), il en va de même pour les écrits et articles de Serge Daney. En revanche, quand Demy meurt en 1990, sa compagne Agnès Varda interdit de mentionner qu’il est une victime du Sida, elle ne le révélera publiquement qu’en 2008.

Une certaine disparité

Il est évident que la maladie, à l’époque assortie d’une mort annoncée plus ou moins proche et sans compter les amis qui disparaissent, infléchit l’œuvre des uns et des autres. Contrairement aux écrivains du Nouveau roman qui, bien que très différents les uns les autres, se connaissent, se croisent aux Editions de Minuit, ces artistes atteints du Sida sont beaucoup plus éclatés, certains ne se sont jamais rencontrés. C’est d’abord le fait d’être des idoles de l’ex-jeune Honoré et d’être morts du Sida en une poignée d’années qui les réunit.

Cette disparité, relayée par celle des disciplines (écrivains, dramaturges, cinéastes, journalistes), entraîne une atomisation du spectacle, chacun étant mis tour à tour en avant : Marina Foïs disant le très beau texte de Guibert sur la mort de Foucault d’une voix à peine audible, Julien Honoré disant le bouleversant texte (retrouvé après sa mort) où Lagarce raconte la dernière nuit passée avec son ami Gary quasi mourant. Etc. A chacun son moment. C’est moins réussi avec Collard (Harisson Arévalo) ou Koltès (Youssouf Abi-Ayad), compliqué avec Daney, cependant l’acteur Jean-Charles Clichet (qui était le Robbe-Grillet de Nouveau roman) imagine de belles parades. Bref : on est ici au top de l’émotion, là à la peine ; le décor qui ressemble vaguement à un lieu de drague n’est pas toujours d’une grande aide en la matière.

Conscient de cela, Christophe Honoré, par de multiples voies d’accès, en entraînant ses acteurs sur les voies de l’improvisation ou en nourrissant une bande sonore allant des Doors aux Demoiselles de Rochefort, tente de multiplier les scènes collectives et de mettre de la gaîté, du mouvement. Il n’y parvient pas toujours.

L’idée forte, et on ne peut plus productive, c’est d’avoir confié le rôle de Jacques Demy à Marlène Saldana. Demy est plus vieux que les autres, il est un peu à part, Saldana a plus d’abattage que les autres et plus le goût de l’invention. En matière d’improvisation et d’aventures casse-gueule, elle a quelques kilomètres d’avance au compteur. C’est une habituée ds spectacles bringuebalants de la compagnie Zerep et les murs de la Ménagerie de verre n’ont pas oublié ses prestations dingos dans les spectacles d’Yves-Noël Genod. Christophe Honoré, sous le charme, lui offre des numéros d’anthologie, depuis Liz Taylor ramasseuse de fonds pour le Sida jusqu’à la confection en rythme de crêpes bretonnes en petit tablier sur son bustier, en passant par une danse frénétique et déjantée qui entraîna spontanément les applaudissements du public de l’Odéon un soir de première où bon nombre de spectateurs découvraient le phénomène. Une idole de plus, mais bien vivante, celle-là.

Créé au Théâtre de Vidy à Lausanne, après différentes villes, le spectacle Les Idoles est à l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 1er février. Il sera à la Comédie de Caen les 6 et 7 fév et au Granit de Belfort les 14 et 15 fév.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Soupçons d’emploi fictif : une vice-présidente du RN visée par une enquête du Parquet européen
Selon nos informations, une série de perquisitions est en cours lundi 5 décembre, visant deux élus RN, dont Edwige Diaz, vice-présidente du parti, dans le cadre d’une enquête du Parquet européen. La justice se penche sur des soupçons d’emploi fictif, lorsque la députée était assistante parlementaire européenne en 2018-2019.
par Marine Turchi
Journal — Europe
Ukraine : la guerre, « un puissant accélérateur » pour les droits LGBT+
Depuis le début de l’invasion russe, de plus en plus de soldats ukrainiens portent publiquement les revendications des personnes LGBT+, en particulier la demande d’une union civile entre partenaires du même sexe. L’enjeu, en temps de guerre, est capital. Des hommes et des femmes meurent au combat, sans que leurs proches ne puissent revendiquer aucun droit sur leur corps.
par Mathilde Goanec
Journal
Comment le gouvernement veut rattraper le retard français
Dans un contexte de risque élevé de tension sur le réseau électrique cet hiver, l’Assemblée nationale examine, à partir du lundi 5 décembre, le projet de loi visant à accélérer le déploiement de l’éolien et du solaire en France.
par Mickaël Correia
Journal
États-Unis : en Géorgie, une enquête sur l’élection de 2020 menace Donald Trump
L’ancien président a moins de souci à se faire au sujet de la défaite attendue de son poulain, Herschel Walker, lors de la sénatoriale de Géorgie du mardi 6 décembre, que de l’enquête de la procureure Fani Willis, au terme de laquelle il pourrait être inculpé pour fraudes et ingérences électorales.
par Alexis Buisson

La sélection du Club

Billet de blog
Nationalisation d’EDF : un atout pour la France ?
Le jeudi 24 novembre, c’est dans un contexte bien particulier que le nouveau PDG d’EDF Luc Rémont prend ses fonctions. De lourds dossiers sont sur la table : renationalisation du groupe, relance du parc nucléaire et des renouvelables, négociation avec Bruxelles sur les règles du marché de l’électricité et gestion de la production avant les trois mois d’hiver.
par Bernard Drouère
Billet de blog
L’électricité, un bien commun dans les mains du marché
Le 29 août dernier, le sénateur communiste Fabien Gay laisse exploser sa colère sur la libéralisation du marché de l’électricité : « Ce sont des requins et dès qu’ils peuvent se goinfrer, ils le font sur notre dos ! ». Cette scène témoigne d’une colère partagée par bon nombre de citoyens. Comment un bien commun se retrouve aux mains du marché ?
par maxime.tallant
Billet de blog
L'électricité est-elle un bien commun ?
[Rediffusion] L'électricité est-elle un bien commun, comme Yannick Jadot l'a fait récemment ? La formule produit un effet électoraliste garanti. Mais cette opération rhétorique est sans intérêt s’il s’agit, à partir de la fonction sociale actuelle de l’électricité, de faire apparaître dans le système énergétique des options qui méritent un positionnement politique.
par oskar
Billet de blog
À Brioude, itinéraire d'une entreprise (presque) autonome en énergie
CN Industrie vit en grande partie grâce à l'électricité produit par ses panneaux solaires. Son modèle énergétique est un bon éclairage de ce que pourrait être un avenir largement éclairé par les énergies renouvelables. Rencontre avec son patron précurseur, Clément Neyrial.
par Frédéric Denhez