« Les Idoles » du jeune Christophe Honoré dans l’œil du Sida

Cinéastes, écrivains, auteurs dramatiques, journalistes, ils sont tous morts du Sida à la même époque, celle de la jeunesse de Christophe Honoré, et tous homosexuels comme lui. Il les met en scène en reprenant la méthode de travail qui avait fait le succès de son spectacle « Nouveau roman ». On ne gagne pas à tous les coups.

Six ans après Nouveau roman, Christophe Honoré signe Les Idoles. Pour impersonnels qu’ils soient, les titres cachent une approche personnelle. Dans le spectacle de 2014, l’écrivain Christophe Honoré approchait des écrivains qu’il avait lus, aimés et qui étaient rassemblés autour d’une même maison d’édition, Les Editions de Minuit, formant un groupe, celui les écrivains du Nouveau roman qui, en fait, se résume à une photo devenue célèbre.

Morts entre 35 et 59 ans

Dans le nouveau spectacle, l’écrivain, l’homme de théâtre et le cinéaste Christophe Honoré rassemblent des êtres qui, comme lui, sont homosexuels et ont marqué sa jeunesse, tout comme les écrivains du Nouveau roman. Et il reprend le même principe de production : choix des acteurs pour incarner les personnages sans souci de ressemblance immédiate, gros travail de documentation et d’échanges, improvisations filmées à partir de thèmes ou de faits, retranscription, écriture. Une méthode dont Nouveau roman a montré l’efficacité (lire ici) ; c’est moins probant avec Les Idoles. Pourquoi ?

Toutes les idoles de Christophe Honoré ont tragiquement disparu, des hommes morts du Sida entre 1989 et 1995 (année où commencent à arriver les trithérapies). Par ordre de disparition : l’écrivain de théâtre Bernard-Marie Koltès, le cinéaste Jacques Demy, l’écrivain mais aussi journaliste Hervé Guibert, le journaliste mais aussi écrivain Serge Daney, le cinéaste Cyril Collard, l’écrivain de théâtre Jean-Luc Lagarce. Le plus jeune (Collard) avait 35 ans, le plus âgé (Demy) 59 ans.

Chacun a un rapport particulier au Sida. Guibert, dès lors qu’il est atteint par le virus, le met au centre de son œuvre, tout comme Collard. Pour Largarce qui ne cache pas sa maladie, ce n’est pas un sujet (le mot n’apparaît pas dans ses pièces), il en va de même pour les écrits et articles de Serge Daney. En revanche, quand Demy meurt en 1990, sa compagne Agnès Varda interdit de mentionner qu’il est une victime du Sida, elle ne le révélera publiquement qu’en 2008.

Une certaine disparité

Il est évident que la maladie, à l’époque assortie d’une mort annoncée plus ou moins proche et sans compter les amis qui disparaissent, infléchit l’œuvre des uns et des autres. Contrairement aux écrivains du Nouveau roman qui, bien que très différents les uns les autres, se connaissent, se croisent aux Editions de Minuit, ces artistes atteints du Sida sont beaucoup plus éclatés, certains ne se sont jamais rencontrés. C’est d’abord le fait d’être des idoles de l’ex-jeune Honoré et d’être morts du Sida en une poignée d’années qui les réunit.

Cette disparité, relayée par celle des disciplines (écrivains, dramaturges, cinéastes, journalistes), entraîne une atomisation du spectacle, chacun étant mis tour à tour en avant : Marina Foïs disant le très beau texte de Guibert sur la mort de Foucault d’une voix à peine audible, Julien Honoré disant le bouleversant texte (retrouvé après sa mort) où Lagarce raconte la dernière nuit passée avec son ami Gary quasi mourant. Etc. A chacun son moment. C’est moins réussi avec Collard (Harisson Arévalo) ou Koltès (Youssouf Abi-Ayad), compliqué avec Daney, cependant l’acteur Jean-Charles Clichet (qui était le Robbe-Grillet de Nouveau roman) imagine de belles parades. Bref : on est ici au top de l’émotion, là à la peine ; le décor qui ressemble vaguement à un lieu de drague n’est pas toujours d’une grande aide en la matière.

Conscient de cela, Christophe Honoré, par de multiples voies d’accès, en entraînant ses acteurs sur les voies de l’improvisation ou en nourrissant une bande sonore allant des Doors aux Demoiselles de Rochefort, tente de multiplier les scènes collectives et de mettre de la gaîté, du mouvement. Il n’y parvient pas toujours.

L’idée forte, et on ne peut plus productive, c’est d’avoir confié le rôle de Jacques Demy à Marlène Saldana. Demy est plus vieux que les autres, il est un peu à part, Saldana a plus d’abattage que les autres et plus le goût de l’invention. En matière d’improvisation et d’aventures casse-gueule, elle a quelques kilomètres d’avance au compteur. C’est une habituée ds spectacles bringuebalants de la compagnie Zerep et les murs de la Ménagerie de verre n’ont pas oublié ses prestations dingos dans les spectacles d’Yves-Noël Genod. Christophe Honoré, sous le charme, lui offre des numéros d’anthologie, depuis Liz Taylor ramasseuse de fonds pour le Sida jusqu’à la confection en rythme de crêpes bretonnes en petit tablier sur son bustier, en passant par une danse frénétique et déjantée qui entraîna spontanément les applaudissements du public de l’Odéon un soir de première où bon nombre de spectateurs découvraient le phénomène. Une idole de plus, mais bien vivante, celle-là.

Créé au Théâtre de Vidy à Lausanne, après différentes villes, le spectacle Les Idoles est à l’Odéon-Théâtre de l’Europe jusqu’au 1er février. Il sera à la Comédie de Caen les 6 et 7 fév et au Granit de Belfort les 14 et 15 fév.

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