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Billet de blog 13 février 2025

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L’archipel du non à Poutine

D’un chauffagiste de Vologda bricolant une radio clandestine dans sa cuisine jusqu’à une relation épistolaire avec un Alexei Navalny emprisonné, en passant par sa famille, ses amis, des célébrités et des inconnus emprisonnés auxquels il écrit, dans « Radio Vladimir », Filipp Dzyadko raconte les voies et les voix de l’opposition à Poutine dont il fait partie.

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Cela commence comme un roman, d’ailleurs le premier mot du texte est « Imaginez ».C’est un vrai roman et, plus encore, un roman vrai. Nous voici loin de Moscou, à Vologda, où un homme, Vladimir Roumiantsev, exerce le métier de chauffagiste. Dans sa cuisine, avec « un ordinateur, des fils et des composants électroniques », il fabrique ce qui est « interdit par la loi » : une radio clandestine. La radio de Vladimir diffuse de la musique, des conférences enregistrées et surtout « dit la vérité sur la guerre », mais il est le seul à l'écouter. Car sa radio se limite quasiment aux murs de son appartement. Plus qu’un héros de roman, Vladimir est un citoyen courageux qui n’hésite pas, dans son petit coin, à désobéir aux diktats de l’État russe de plus en plus soviétisé, sur ses ondes très courtes il appelle « guerre » l'« opération spéciale » en Ukraine.

Filipp Dzyadko, journaliste et romancier moscovite, décide de lui écrire. Vladimir lui rappelle son père qui, comme le chauffagiste, « avait de l’or dans les doigts » ; L’un fort en postes émetteurs, l’autre doué pour fabriquer des lampes, des cendriers, des meubles avec divers matériaux de récupération. Le père de Filipp est décédé il y a peu d’années. « Il me manque et je veux l’entendre. Écrire ces lignes est une manière de lui parler. »

Filipp se souvient du jour où ses grands-parents sont revenus à Moscou après de nombreuses années passées au Kazakhstan (qui faisait alors partie de l’URSS), où le pouvoir soviétique les avait envoyés en relégation. ou cet autre jour qu'u'on lui a raconté – où, lors d’une perquisition chez ses parents, un agent du KGB fouille dans son landau, espérant y trouver des documents compromettants,

C‘est ainsi que, dans Radio Vladimir, Filipp Dzyadko croise les destins, vrais ou vraisemblables, de personnes ou de personnages qui ont en commun d’être nés avec un esprit critique : lui-même, sa famille et ses amis appartenant à ce milieu informel et soudé où évoluent les opposants au pouvoir sans limites de Poutine. Sa décision de quitter la Russie survient au moment du déclenchement de « l’opération spéciale » en Ukraine, pour continuer à exercer sans entraves son métier de journaliste et d’écrivain.

La chronique de la vie de Vladimir est comme un leitmotiv de Radio Vladimir. Le voici bientôt arrêté après une dénonciation, bien que sa radio n’émettait qu’à quelques mètres de son appartement. Tous ces thèmes, tous ces héros du non à Poutine se croisent, se mêlent, s’épaulent. De Vladimir à Navalny, de Filipp à sa famille et aux amis proches, d’hier à aujourd’hui, tous sont des résistants, des opposants, des dissidents, et c’est cette galaxie du non que raconte Radio Vladimir.

Ainsi passe-t-on du à « la nuit où ils ont tué Boris Nemtsov » à Vera qu’il croise en mars 2022 dans un aéroport et part comme lui pour l’étrangeren soupirant : « On a essayé. » On n’a pas réussi. » Puis on revient à l’histoire de Vladimir, à ses maîtres d’école qui lui ont enseigné une mémoire alternative à celle officielle et glorieuse de la guerre patriotique (la Seconde Guerre mondiale). « À propos de Staline, il avait des mots quasiment orduriers », dit Vladimir en parlant de son professeur d’histoire, alors qu’aujourd’hui « le petit père des peuples » est largement réhabilité par Poutine, lequel rêve de revenir à l’empire soviétique et s’y emploie.

Au fil des pages défilent des portraits. De la dramaturge Jenia Berkovitch accusée faussement de « justification du terrorisme » et toujours en prison (lire ici) à cet autre prisonnier politique qui écrit à Filipp : « Tiens bon. Tout va mal, mais pas pour toujours. » L' auteur évoque en passant son frère Tikhon qui a reçu le statut d’agent de l’étranger en octobre 2022 et, comme lui, vit aujourd’hui à extérieurur de la Russie. Ce n’est pas le cas du chauffagiste Vladimir dont le FSB a confisqué ordinateurs, clefs USB et émetteur et, après « enquête », est arrêté quelques mois plus tard ? Cependant, devant le tribunal, ce fils du peuple refuse de reconnaître sa « faute  ». On condamne Vladimir Roumiantsev à trois ans de prison. Le prisonnier recevra des colis d’une jeune femme, interne en médecine, qui ne le connaît pas mais a entendu parler de son affaire. Et beaucoup de lettres. Chez lui, l’ouvrier Vladimir se sentait seul ; en prison, il ne l’est plus. La résistance est l’affaire de tous, pas seulement celle de l’intelligentsia critique pour laquelle Poutine n’a que haine et mépris.

Filipp Dzyadko évoque aussi des prisonniers connus comme Oleg Orlov, un ami de son père et de son grand-père, « condamné à trois ans de colonie pénitentiaire pour un post antiguerre sur Facebook » ; comme Alexei Gorinov, le premier à être condamné pour « fausses informations sur l’armée » ; comme Alexei Moskaliov « emprisonné après que sa fille a fait un dessin antiguerre lors d’un cours d’art plastique à l’école » . t bien d’autres. Filipp Dzyadko écrit à beaucoup d’entre eux, leur envoie des livres, comme des vers de la poétesse Maria Stepanova ou Dix thèses contre la désolation du poète Lev Rubinstein (mort récemment suite à un accident) et bien d’autres encore.

Dans tous les sens du mot, je ne suis pas seul, sous différents aspects. « Je ne suis pas seul, et ça m’aide à tenir », lui écrit Oleg Orlov en écho à Vladimir. Et puis il y a ces multiples petits gestes de résistance : nouer un ruban vert (mélange du bleu et du jaune du drapeau ukrainien) à une porte, à une palissade (dans les cheveux, cela entraîne une probable arrestation), changer les étiquettes des prix dans les supermarchés et y coller à la place un slogan antiguerre, etc. L’artiste Sacha Skotchilenko s’est fait prendre à ce jeu : onze ans de prison.   L’auteur n’oublie évidemment pas de parler de Mémorial, qui ne cesse de documenter un passé fait de Goulag et d’exécutions. Fermé par Poutine, Mémorial poursuit son travail depuis l’étranger. Comme Filipp Dzyadko. « Quelle aiguille contre le poutinisme et le stalinisme ? Contre ce pouvoir mortifère ? » s’interroge -t-il. La solidarité, peut-être ? Le savoir ? La vérité ? Ou peut-être la mémoire. Ils s'acharnent à anéantir ce qu’ils craignent. Et si cette aiguille était la possibilité même d’un autre avenir? Comment expliquer qu’ils aient si peur d’un ruban vert, d’un bout de carton, d’un émetteur radio à peine capable de couvrir la surface d’un appartement ? Parce qu’ils savent que ça peut les détruire. » Aujourd’hui, l’auteur de Radio Vladimir vit à l’étranger. Et apprend trois langues en même temps : « I am, ich bin, je suis. » Son livre est dédié « À Zoïa Svetova, écrivaine et journaliste, femme libre, tendre et vaillante, ma mère ».

Filipp Dzyadko, Radio Vladimir, traduit du russe par Yves Gauthier, Éditions Stock, collection « Les nouvelles du réel », 224p p. 18,50 € ;

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