« Illusions perdues », pas pour Pauline Bayle

Après « l’Iliade » et « L’Odyssée », Pauline Bayle adapte et met en scène « Les illusions perdues » de Balzac avec un même principe : les acteurs d’abord. Un commando de cinq pour une vingtaine de rôles sur un plateau nu et les spectateurs sur les quatre côtés d’un ring. C’est enlevé et ça dépote. Dans le rôle de Lucien de Rubempré, une jeune actrice sidérante, Jenna Thiam.

"Illusions perdues", Coralie et Lucien © Simon Gosselin "Illusions perdues", Coralie et Lucien © Simon Gosselin
 

Balzacophiles, balzacophones et autres pointilleux gardiens des œuvres de ce buveur de café invétéré qu’était Honoré de Balzac, n’allez pas voir la subtile adaptation et jouissive mise en scène qu’en donne Pauline Bayle au Théâtre de la Bastille. Vous seriez offusqués. Vous risqueriez la crise d’apoplexie en voyant que le personnage central, Lucien de Rubempré, est interprété par une femme (Jenna Thiam, actrice qui se révèle à la scène dans ce rôle). Vous frôleriez la crise cardiaque en constatant que plusieurs pans du roman sont quasi passés à la trappe, à savoir la quasi totalité de la troisième et dernière partie du roman titrée « les souffrances de l’inventeur » , ainsi qu’une bonne partie de la première partie qui se passe à Angoulême. Bref, qu’est laissé de côté ce balancement effectué par Balzac entre les deux amis d’enfance, Lucien de Rubempré (celui qui part d’Angoulême) et David Séchard (celui qui y reste), le second épousant Eve, la sœur du premier.

De l'ambition à la compromission

Eve apparaît brièvement dans l’adaptation de Pauline Bayle, mais ne cherchez pas David Séchard, il est passé à la trappe. Hurlements de fureur et d’horreur du club des Balzaciens! Non messieurs (c’est d’abord un monde d’hommes), ne chignez pas, ce spectacle a sa cohérence : il raconte le destin de Lucien Chardon dit de Rubempré et de ceux qu’il va côtoyer. Depuis le départ d’Angoulême dans la calèche de Madame de Bargeton, la première femme aimée, prêt à conquérir Paris et à devenir un écrivain célèbre ; l’arrivée dans la capitale et ses pièges ; l’apprentissage difficile des règles de la société aristocratique qui le rejette ; la plongée dans un autre monde que Balzac scrute avec acuité et gourmandise, celui consanguin des éditeurs, des écrivains et des journalistes ; l’amour fou partagé avec une jeune actrice Coralie; les idéaux que Lucien abandonne un à un et le succès de sa plume bien tournée et acerbe de critique dramatique ; sa gloire et bientôt sa chute (pour avoir voulu jouer sur tous les tableaux), entraînant celle de Coralie et la mort de cette dernière ; enfin, en guise d’ épilogue, une rencontre providentielle façon Méphistophélès dont Lucien devient la « créature » et ouvre la porte d’un roman à venir de l’ogre Balzac.

Bref, l’histoire d’un provincial sincère, voulant écrire des livres inoubliables et qui, monté à Paris, se verra être dévoré par tout ce que son ambition pourtant légitime lui impose en matière de compromis et de compromissions, sur fond de mirages des lumières de la capitale dans le milieu du théâtre où les actrices sont entretenues par de sympathiques barbons et celui du journalisme littéraire où la plupart des plumes se vendent et s’achètent.

Comme pour ses précédents spectacles, L’Iliade et L’Odyssée (lire ici), poursuivant son « travail sur les grands textes fondateurs de la littérature », Pauline Bayle dirige un commando de cinq actrices et acteurs (dont quatre rencontrés au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris où Pauline Bayle a été élève) sur un plateau sans décor. Et même, cette fois, sans le moindre accessoire, hormis une petite estrade posée par deux techniciens au centre de la scène le temps que l’actrice Coralie sur la scène d’un théâtre ne dise un monologue, avant que les mêmes techniciens n’emportent l’estrade en coulisses.

Le club des cinq

Quadrifrontal, le dispositif est celui d’un ring. C’est un dispositif qu’apprécie la génération de Pauline Bayle, celle des trentenaires (je pense, par exemple, au Pas de Bême d’Adrien Béal, mais il en est d’autres). Le rapport aux spectateurs y est plus direct, le décor réduit à rien ou à quelques accessoires, entre deux scènes les acteurs peuvent s’asseoir parmi les spectateurs, la connivence est de mise. Pauline Bayle a réussi à imposer ce dispositif dans tous les lieux où le spectacle tourne cette saison et tournera la saison prochaine.

'Illusions perdues", autre scène © Simon Gosselin 'Illusions perdues", autre scène © Simon Gosselin

Hormis l’actrice tenant le seul rôle de Lucien -« beau comme un dieu grec »-, les quatre autres interprètent, tour à tour, outre le rôle du narrateur, ceux de plusieurs personnages (de trois à six) -une vingtaine au total- chacun étant identifié par un simple élément de costume (veste mise ou ôtée, etc., travail efficace de Pétronille Salomé) et un changement de jeu. Ainsi Charlotte Van Bervesselès est Eve (la sœur de Lucien), Madame d’Espard (la cousine parisienne de Madame de Bargeton), puis l’actrice Coralie, mais encore Michel Chrestien et Félicien Vernou. Et il en va de même pour Hélène Chevalier, Guillaume Compiano et Alex Fondja. Ils sont tous d’une belle vivacité. Ils jubilent à changer ainsi de rôle et nous avec eux. Remarquons, en passant, que seules les actrices jouent aussi des rôles d’hommes (comme dans le dernier spectacle de Pommerat et celui de Pauline Peyrade). Signe des temps ?

Quand à Jenna Thiam, elle est plus que crédible dans le rôle de Lucien, c’est comme une évidence, d’autant plus que c’est du fond de sa féminité qu’elle construit son personnage de jeune poète naïf , de bel homme opiniâtre et ambitieux, lucide un jour, aveugle le lendemain, ravalant sa salive le troisième jour pour mieux avaler une couleuvre, cherchant à s’imposer dans un monde de requins. Ainsi ce moment Lucien lit l’un de ses poèmes (en fait emprunté pour le spectacle à un grand poète) ou cet autre où, tout en marchant, il tourne autour du ring sous l’œil d’un ami bienveillant, écrivant à haute voix l’article acerbe qui fera son succès, tel un lion dans sa cage se dressant sur deux pattes et jonglant avec des balles sous le regard d’un dompteur admiratif. Il y aurait bien d'autres détails exquis à raconter, l’ensemble produisant, à chaque instant, une incandescence du présent de la représentation. Si bien que ce spectacle, par son énergie créatrice, rapproche de nous ce monde qui nous semble plus lointain quand on lit le roman et fait clignoter, in petto, quelques événements récents.

"Le mécanisme de toute chose"

Balzaciens de tout poil, allez, venez donc, vous ne le regretterez pas. Même si à bon droit théâtral, hormis la description de Paris, Pauline Bayle laisse sagement de côté les longues et magnifiques descriptions documentées (sur le monde de l’imprimerie, le restaurant Flicoteaux, les Galeries parisiennes, etc.) où Balzac aiment s’arrêter et même se vautrer. Ce qu’elle privilégie ce sont les dialogues et là Pauline Bayle rend justice à l’extraordinaire dialoguiste qu’est Balzac. C’est l’une des joies du spectacle. Un seul exemple. Lucien s’étonne de l’absence de « scrupule » de son ami Étienne Lousteau qui vient de faire demander par Mademoiselle Florine (une actrice en vue) trente mille francs à son droguiste, amant et bienfaiteur, pour payer quelque chose qui a déjà été payé. Lousteau l’arrête :

-Mais, de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant ? Ce droguiste n’est pas un homme, c’est un coffre-fort donné par l’amour.

-Mais votre conscience ?

-La conscience mon cher, est un de ces bâtons que chacun prend pour battre son voisin, et dont il ne se sert jamais pour lui. Ah ! Çà, à qui diable en avez vous ? La hasard fait pour vous en un jour un miracle que j’ai attendu pendant deux ans. » Etc..

Dans le texte, léchange continue sur deux pages. Puis Balzac écrit : « Lousteau sortit laissant Lucien abasourdi, perdu dans un abîme de pensées, volant au dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux Galeries-de-Bois les ficelles de la Librairie et la cuisine de la gloire, après s’être promené dans les coulisses du théâtre, le poète apercevait l’envers des consciences, le jeu des rouages de la vie parisienne, le mécanisme de toute chose ». Tout cela, un repli du corps assorti d’ un léger froissement du visage de l’actrice Jenna Thiam, nous le dit implicitement sans le moindre mot. Et puis au cœur du spectacle il y a, belle idée,  cette danse sauvage aux pas rageurs des cinq, comme si le monde d’hier des héros de Balzac et celui d’aujourd’hui porté par les corps des acteurs, entraient en collision. Il est des soirs où le théâtre fait des étincelles.

Théâtre de la Bastille, 20h jusqu’au 4 avril puis du 6 au 10 avril à 20h, sf le dim et les 27 et 28 mars ; La Coursive de La Rochelle du 14 au 16 avril ; Le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt le 21 avril ; Théâtre Liberté à Toulon les 28 et 29 avril ; Les 3 Pierrots à Saint-Cloud le 5 mai ; La Garance à Cavaillon le 7 mai. Suite la saison prochaine.

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