Lou Wenzel touche juste l’écriture fiévreuse de l’unique pièce du méconnu Wolfgang Borchert

Beckmann  rencontre l'Elbe, scène de "Dehors devant la porte" © dr Beckmann rencontre l'Elbe, scène de "Dehors devant la porte" © dr

Pour sa seconde mise en scène, l’actrice Lou Wenzel  met en scène « Dehors devant la porte », l’unique pièce de Wolfgang Borchert, toute en fièvre. En Allemagne on célèbre cet auteur mort à 26 ans, le 20 novembre 1947, la veille du jour où on créa sa pièce à Hambourg. En France il reste méconnu.

Les combats du soldat Borchert

Sous le titre « Devant la porte » Buchet-Chastel  avait publié en 1962 un ensemble des textes de Borchert (sa pièce, des nouvelles, certaines très courtes comme un chef d’œuvre en trois pages qu’est « le pain »), textes écrits dans une urgence du dire, pour l’essentiel durant les deux années précédant sa disparition  (hépatite ou tuberculose). Ce volume, préfacé par Heinrich Böll, est depuis longtemps introuvable et le nom même de Borchert a disparu du catalogue de la maison d’édition. Incompréhensible.  En  1997, le germaniste et traducteur Pierre Deshusses a publié (chez Jacqueline Chambon) une nouvelle traduction de la seule pièce « Dehors  devant la porte » et c’est par cette traduction que plusieurs jeunes metteurs en scène ont découvert cette œuvre incandescente (Laurent Hatat, Cédric Gourmelon, Jacques Osinski). C’est elle que met en scène Lou Wenzel.

La courte vie de Wolfgang Borchert n’a tenu qu’à un fil. Pour avoir écrit dans des lettres ce qu’il pensait des turpitudes du régime nazi, le soldat Borchert fut arrêté sur le front russe, ramené devant un tribunal à Nuremberg, condamné à mort. Une peine finalement commuée en raison de sa jeunesse, on le renvoie sur le front russe. Entre deux combats il ose des plaisanteries sur le régime nazi, on le dénonce, le voici en prison à nouveau. Libéré par les Américains, il regagne à pied sa ville, Hambourg. Epuisé, malade, il arrive au bord de l’Elbe.

L’Elbe est un des personnages de « Dehors devant la porte », pièce écrite en huit jours à en croire l’un de ses amis. Un enchaînement  halluciné de scènes coupantes de simplicité. Un homme, le sergent Beckmann revient de mille jours de guerre, boiteux et brisé d’avoir vu ses camarades mourir autour de lui. Il rentre chez lui, sa femme est avec un autre, il erre, veut se jeter à l’eau mais l’Elbe (Nathalie Nell) le renvoie dans le monde. Figure de la mort, cynique ange gardien, l’entrepreneur des pompes funèbres (Richard Pinto) le suit  partout. Les affaires marchent pour ce dernier, celles du Bon dieu (Lorène Menguelti) avec qui il converse sont plus maigrichonnes. Beckmann rencontre une femme (Valentine Vittoz) en mal de mâle croyant son mari mort à Stalingrad, il ne supporte pas de porter le manteau d’un fantôme qu’elle met sur ses épaules, il ne supporte pas le mensonge. La vérité est son combat.

"Pourquoi ce silence, vous tous? Pourquoi?"

Il retrouve le colonel (Jan Peters) qui, un hiver, l’avait envoyé en mission suicide avec ses hommes, onze morts que le sergent Beckmann porte comme un remords. Alors il veut rendre au colonel  la « responsabilité ». Magnifique scène mais toutes le sont. Brutes et brutales à la fois, et d’abord lestées par une langue de poète écorché, porteuse d’une constante vivacité. Dans une autre scène sidérante, Beckmann se retrouve devant le directeur d’un cabaret (Lorène Menguelti) et se lance dans un numéro vérité qui renvoie le programmateur dans les cordes de sa lâcheté. (Avant de partir à la guerre Borchert avait frayé un peu avec les planches). Beckmann cherchera aussi ses parents, en vain. Alors à la fin, il se tourne vers nous: "Pourquoi ce silence, vous tous. Pourquoi? Personne ne me donnera-t-il une réponse? Personne n'a-t-il de réponse à me donner??? Personne, alors, personne n'a de réponse???" (traduction de J-B Oppel pour l'édition de 1962). C'est le rythme de cette langue qui porte la mise en scène de Lou Wenzel, sans arrêt à l'écoute de ses battements cardiaques.

Beckmann est affublé en permanence des lunettes que les soldats portaient sous leur masque à gaz. Ce qui étonne ceux qu'il rencontre: la guerre est finie. Lui voit le monde, pas beau à voir, avec le filtre de la guerre. Impitoyable. Dans le spectacle de Lou Wenzel, les lunettes sont simplement dessinées, comme un étrange masque de clown. Il y a ainsi plusieurs propositions scéniques pertinenetes qui prolongent la fièvre de l’écriture dans le corps des acteurs, Lou Wenzel faisant preuve d’une précoce maîtrise dans la direction du jeu et le mouvement scénique. Tous les acteurs sont à louer. Dans le rôle de Beckmann, Pierre Mignard est impressionnant.

A la parole errante (chez Armand Gatti), 20h30, dim 17h, jusqu’au 19 avril, 06 27 83 80 89

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