Schubert et Jelinek se marient à la Pop

Franz Schubert a composé les déchirantes mélodies de son « Voyage en hiver » (Winterreise) ; Elfriede Jelinek a écrit « Winterreise » (Voyage en hiver), un texte qui déchire. Clara Chabalier et Sébastien Gaxie les associent dans un voyage excellemment hybride.

Scène de "Voyage d'hiver( pi-ce de théâtre)" © Marikan Lahana Scène de "Voyage d'hiver( pi-ce de théâtre)" © Marikan Lahana
La Pop est une péniche qui se présente, en langage un poil branchouille sans pour autant se payer de mots, comme un « incubateur artistique et citoyen » et « un lieu de résidences, de recherches et d’expérimentations » dont « l’objet musical est au cœur du processus de création ». Autrement dit, c’est une péniche amarrée aux courants et aux roulis de la création musicale et au touche-touche avec les autres arts. Bref, c’est une entremetteuse. Pilotée par deux gars de la marine artistique, Geoffroy Jourdain et Olivier Michel. Chaque saison, la Pop préside à l’accouchement, et si possible aux noces, à tout le moins d’une dizaine de créations.

Hybride, vous avez dit hybride

Il n’y a que ça à la Pop, des créations. C’est suffisamment rare pour être souligné dans un paysage où l’on se perd dans le marigot des coproductions qui émiettent l’engagement artistique et la prise de risque. La Pop est née en mars 2016 dans une vieille carcasse flottante. Lors de sa précédente vie, elle fut la Péniche-Opéra de Mireille Larroche. Amarrée au bord du bassin de la Villette où il fait bon se promener, c’est une péniche qui semble sans âge, on se dit qu’elle a dû flirter avec Jean Vigo au temps de l’Atalante.

Les deux directeurs n’ont pas d’ergots passéistes, ni de jean up-to-date troués aux genoux. L’un des mots qu’ils préfèrent, c’est « hybride ». Ils n’aiment rien tant que les « objets artistiques hybrides ». C’est pourquoi, depuis deux ans, on a pu y croiser des metteurs en scène de théâtre comme Mathieu Bauer ou Jeanne Candel (qui sont aussi des musiciens), un acteur comme Jacques Bonnafé, une actrice comme Evelyne Didi, des inclassables comme Grand Magasin, et bien sûr une flopée de poètes et ingénieux ingénieurs du son, des musiciens, des chanteurs, des compositeurs.

Rien de plus hybride que le spectacle qui vient d’y être créé au terme d’une longue résidence, pour trois représentations seulement, mais toute création à la Pop a une vie après la Pop. La jeune actrice et metteuse en scène Clara Chabalier et le compositeur et pianiste Sébastien Gaxie se sont associés pour cosigner Voyage d’hiver (une pièce de théâtre) qu’ils interprètent accompagnés par la chanteuse mezzo-soprano Elise Dabrowski. Ce Voyage en hiver, en allemand Winterreise, c’est bien sûr les deux cycles célébrissimes et sublimissimes composés pour voix et piano par Franz Schubert sur des poèmes de Wilhelm Müller. Mais Winterreise (le titre allemand a été conservé dans la traduction française parue au Seuil), c’est tout autant le texte d’Elfriede Jelinek qui lui-même prend appui sur Schubert pour mieux rebondir dans le monde d’aujourd’hui. Le spectacle joue sur les deux tableaux en faisant du yoyo entre Schubert et Jelinek. Un tonique chaud et froid de formes, de sons et de mots. Comme un voyage dont on aurait planifié toutes les étapes mais où rien ne se passerait comme prévu. Pour emprunter la célèbre formule de Lautréamont, c’est la rencontre entre le parapluie Schubert-Müller et la machine à coudre Jelinek. On passe de la chemise de nuit romantique et des paysages alpestres à l’anorak fluo et à la station de sports d’hiver avec forfait, de l’edelweiss à la « vulve du réseau ». Le voyageur, ou plutôt l’étrangère voyageuse, tient lieu de fil.

Un sapin en kit

Dans son texte, Jelinek fait référence à des affaires de malversations qui ont défrayé la chronique en Autriche et aussi à l’affaire Natascha Kampusch (séquestrée des années durant dans une cave) qui a vite dépassé les frontières du pays de la prix Nobel de littérature. Les stations de Schubert agissent comme des balises sur un chemin escarpé et tourmenté. Clara Chabalier et Sébastien Gaxie se sont également appuyés sur deux autres textes de Jelinek, inédits en français, Moi l’étrangère et Sur Schubert. Le tout est foisonnant parfois jusqu’à l’étouffement (syndrome habituel aux spectacles les soirs de première ; le temps filtrera tout cela). L’espace pourtant étroit de la péniche se démultiplie en plusieurs zones qui finissent par se décomposer comme le sapin du premier plan qui se démonte en plusieurs morceaux à l’instar d’un lampadaire acheté en kit. Un astucieux et pertinent usage de la caméra vidéo complète ce tableau composite.

Le compositeur parle, l’actrice chante, la chanteuse joue, le spectacle atteint son pic dans un séduisant slam à trois. Si, parfois, on se perd dans ce voyage contrasté, tel le voyageur qui se croit égaré au milieu de la nuit, on aperçoit bientôt une lumière au fond de la vallée ; alors guilleret, on sifflote en chemin. Content.

Créé à la Pop, le spectacle Voyage d’hiver (une pièce de théâtre) sera à l’affiche de l’Echangeur à Bagnolet du 12 au 20 décembre.

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