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Billet de blog 13 mai 2016

Une « Dernière Bande » signée Peter Stein avec un Jacques Weber méconnaissable

Il y a quatre ans, Frédéric Franck entrait au Théâtre de l’Œuvre avec cette pièce de Samuel Beckett. Il en sort aujourd’hui, contraint et forcé, avec une autre proposition autour de cette même pièce. Belle obstination. Magnifique sortie.

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Jacques Weber dans Krapp et inversement © Dunnara Meas

Méconnaissable. Avec son nez rougi par les bitures, sa perruque hirsute, les grands battoirs qu’il porte aux pieds et son large pantalon trop court, l’acteur a l’air d’un vieux clown fatigué. Impossible d’identifier dans cette grande carcasse avachie sur une table où traînent un vieux magnétophone, des bandes magnétiques et une enceinte, l’acteur Jacques Weber.

Deux bananes valent mieux qu’une

Seule l’autre voix, non celle travaillée de l’acteur présent en scène (plus ruminant que causant pendant un long temps, comme le veut Beckett), mais celle qui sortira de la bande magnétique disposée par la suite sur le magnétophone, seule cette voix d’avant et d’autrefois, nous ramènera comme un écho à l’acteur Weber que l’on connaît, mais dans une dépression temporelle et une dérive identitaire qui induisent un éloignement, une distance à l’instar de son personnage, Krapp, face aux enregistrements de sa voix. Magnifique entrée en matièrepour La Dernière Bande de Samuel Beckett que l’on doit à son metteur en scène, Peter Stein, l’un des maîtres de la mise en scène européenne.

L’aspectclownesque n’est pas forcé. Beckett le suggère : « visage blanc », « nez violacé », « cheveux gris en désordre », « pantalon étroit, trop court, d’un noir pisseux », Beckett parle de bottines mais qui font « du 48 au moins ». Et puis il y a le gag clownesque increvable de l’homme qui marche sur une peau de banane et trébuche. C’est ce qui arrive à Krapp avec sa première banane. « Il glisse, manque de tomber, se rattrape », écrit Beckett. Weber chute à demi,se rattrape en artiste, se tourne vers le public, écarte les bras sur l’air de « et voilà le travail ! », cela dure une demi-seconde et c’est du théâtre à l’état pur.

Etrange pièce qui, toujours, révèle autant la force de l’acteur que celle du metteur en scène. Citons Bernard Minetti et Klaus Grüber, Robert Wilson et Bob Wilson, Serge Merlin et Matthias Langhoff (dans le spectacle composite qu’était Si de là-bas, si loin), Serge Merlin et Alain Françon.

On ne change pas une équipe qui gagne

Peter Stein avait monté cette pièce avec Klaus Maria Brandauer dans le rôle unique de Krapp, à Neuhardenberg (Allemagne), en 2013, entouré de ses collaborateurs habituels. Pour cette version française avec Jacques Weber, iI en reprend le décor (Ferdinand Wögerbauer), le costume (Anna Maria Heinreich) et la dramaturgie, en outre il a demandé à Cécile Kretschmar de concevoir la perruque sur le modèle de la création de 2013. On peut donc penser que tout s’est concentré pendant les répétitions sur le travail du metteur en scène avec l’acteur. A commencer par la voix, la démarche, les mains, le regard. Méconnaissables, donc.

La force du masque, c’est qu’il prive de tout élément de séduction, or ici le masque est total. Visage, voix, corps, tout est oblitéré, renversé, cassé. Weber est un acteur volontiers séducteur. Il joue habituellement de sa haute stature élancée, de son charme naturel, de sa voix grave et ronde à la fois, de sa prestance et de son aisance. C’est un enjôleur. Or que voit-on ? Un vieil homme à bout de course, un vieux clown au maquillage défraîchi, porté sur la bouteille,qui pendant vingt minutes ne dit pas un mot mais grogne sourdement, mange ses deux bananes comme il est dit dans les didascalies impérieuses de Beckett que l’acteur et le metteur en scène respectent en ne s’autorisant que des infimes variantes.

Le danger aurait été de verser dans le sentimentalisme du vieux clown. Coaché par Stein et Beckett, Weber ne tombe pas dans ce piège, au demeurant sa grande carcasse dans son accoutrement clownesque dresse le rempart d’un personnage « hénaurme », un géant voûté dont le visage considérable rehaussé par la folle tignasse est un paysage en soi dans lequel le spectateur peut circuler, se promener. Toute la tension est là, palpable, entre ce visage et ce corps marqués, la voix ravinée et la voix d’avant qui revient, littéralement, par la bande (magnétique), miroir chéri, insupportable sablier et insaisissable fluide. Jusqu’à la dernière bande, l’ultime, celle où une femme lui parle de groseilles à maquereau. S’en suit une description quasi cinématographique : ses yeux sont « comme des fentes » à cause du soleil, Krapp se penche sur elle pour que l’ombre couvre les yeux et qu’elle les ouvre, ils sont dans une barque qui dérive, il se couche sur elle… On pense incidemment à La Nuit du chasseur » (le film est de 1955, Beckett écrit La Dernière Bande trois ans plus tard), mais c’est tout autre chose. La seule menace qui pèse sur Krapp est celle du temps, de l’oubli, du silence qui le gagne.L’émotion est à son comble.

Faire œuvre au Théâtre de l’Œuvre

Le seulajout venu de la mise en scène de 2013 est une enceinte d’où sort la voix d’avant. Le clown gigantesque l’enserre de ses bras, la caresse comme une femme enceinte caresse son ventre, prolongeant la façon dont, avant de les manger, il caressait les bananes (précision verbale donnée par Beckett), comme si Krapp serrait entre ses bras ce passé enfoui à l’heure d’un dernier sursaut.

La Dernière Bande avec Jacques Weber dans la mise en scène de Peter Stein fait honneur au théâtre, le spectacle se donne au théâtre de l’Œuvre, théâtre privé parisien. Il y a quatre ans, c’est avec cette même pièce jouée par Serge Merlin dans la mise en scène d’Alain Françon (lire ici) que Frédéric Franck prenait la direction de ce théâtre au passé prestigieux. Son fondateur, Lugné-Poe, y avait créé plusieurs pièces d’Ibsen, de Strindberg, de Maeterlinck. Depuis, il en avait vu de toutes les couleurs. Et puis Frédéric Franck, après avoir  dirigé le Théâtre de la Madeleine et tenté de lui donner un nouveau visage, avaitjeté son dévolu sur ce petit théâtre caché dans un recoin de la rue de Clichy.

la salle du théâtre de l'Oeuvre © dr

Acculé, Franck jette l’éponge avant l’heure (il pensait rester dix ans). Il s’en explique dans un texte lucide et magnifiquepublié dans le programme du spectacle. « Par égard  pour son histoire », il voulait faire de ce petit théâtre « un lieu de résistance », contre « la bêtise et le mercantilisme ». « Rentabiliser un théâtre ne m’intéresse pas, dit-il encore. Ce qui me concerne davantage, c’est derentabiliser un projet artistiquequi trouve sa place dans un théâtre. Mais avec l’Œuvre, j’ai échoué. »

Pas simple de rentabiliser un petit théâtre de 350 places, pas simple d’y faire venir un public qui n’y venait pas, pas simple de changer les habitudes d’un public qui venait y voir des têtes d’affiches. Pas simple de lutter contre le marché « à la puissance considérable » qui « uniformise » et « s’appuie sur l’empire de la médiocrité pour asseoir une esthétique au rabais », écrit-il encore.

Frédéric Franck se souviendra de Krapp : « clair pour moi enfin que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur », dit sa voix enregistrée. Krapp fait avancer la bande, met sur play et on entend : « indestructible association jusqu’au dernier soupir de la tempête et de la nuit avec la lumière de l’entendement et le feu ». Ces quatre années de Frédéric Franck à la tête du Théâtre de l’Œuvre, visaient quelque chose comme ça. 

La Dernière Bande au Théâtre de l’Œuvre, du mardi au vendredi à 21h, sam 18h, dim 15h, jusqu’au 30 juin.

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