Pas de printemps pour Marie

La Britannique Deborah Warner met en scène la Française Dominique Blanc dans un monologue de l’Irlandais Colm Toibin, « Le Testament de Marie », la maman du dénommé Jésus, un gamin à problèmes. Christ ! Les dieux du théâtre ont oublié de bénir le spectacle.

Nom de dieu, le casting était d’enfer : sur scène une vedette, Marie, la sainte vierge elle-même, la miraculée de la conception, la mère du petit Jésus futur super star en chair et en os. Pour l’incarner, une nouvelle recrue de la Comédie Française, l’ex-Phèdre de feu Patrice Chéreau, celle qui a porté à la scène toute la Douleur de Marguerite Duras, Dominique Blanc. Et, pour signer la mise en scène, effectuant un retour attendu après une longue éclipse, la Britannique Deborah Warner qui nous a si souvent comblés dans le passé, en particulier avec son interprète fétiche Fiona Shaw. Bref, sur le papier c’était du pain bénit.

Saint Selfie

Quand vous entrez dans la grande salle de l’Odéon, si possible un quart de d’heure avant le début du spectacle, même si vous avez des billets pour la corbeille ou les balcons, entrez par l’orchestre. Car la scène vous est offerte. Coaché par le personnel du théâtre, le public est convié à monter sur le plateau pour voir la vierge Marie. Sauf les handicapés à mobilité réduite, c’est ballot, cela coupe court au possible miracle. Si les accès de la salle sont aux normes, ce n’est pas encore le cas pour le passage de la salle au plateau.

Là, au centre, sous une gigantesque cloche de verre dont la forme rappelle celle de la papamobile, la sainte vierge vous attend entourée de bougies avec sa belle robe, ses cheveux dissimulés sous un beau voile, son air pénétré. On peut la contempler de près comme Lénine dans son mausolée ou le boa constrictor au zoo de Vincennes, et comme le tyran et le serpent, on ne peut pas la toucher, ni lui embrasser les petons. On peut cependant lui envoyer des baisers, se flageller, pratiquer la génuflexion, voire s’allonger bras en croix et embrasser le sol sacré du vieux théâtre. On peut se contenter de faire le signe de croix ou bien pratiquer un saint selfie. On pourrait allumer un cierge mais personne n’a songé à en apporter un.

Le sans nom

Puis, quand les derniers spectateurs sont dirigés vers leurs fauteuils, ceux, tout excités, qui entourent la vierge sont priés de regagner leur place. Alors la cloche de verre monte au ciel tout comme le gigantesque olivier sacré qui trône sur le côté droit, depuis ses racines jusqu’à ses dernières feuilles. Fin du décor luxuriant qui n’aura donc duré que le temps de ce prologue. Un rideau tombe et nous voilà chez la Marie, à Ephèse, avec son robinet dans la cour pour aller prendre l’eau, c’est une ménagère qui vaque aux tâches ménagères tout en nous racontant sa vie. Elle a troqué la robe pour le jean et le chemisier blanc, chaussé des boots. C’est une tenue plus pratique pour passer l’aspirateur et parler de son fils dont elle ne dira jamais le nom.

Marie remue chaises et tables (ciel et terre, si vous préférez) à n’en plus finir tout en se racontant et en s’attardant sur ce qu’elle croit savoir d’épisodes célèbres comme l’histoire de Lazare. Le moment le plus croquignolet étant celui où elle évoque la « bande de désaxés » qui entoure le fiston. Dominique Blanc incarne le rôle sans effets de manche (même quand elle va déposer en coulisses un vautour énervé), ce qui est tout à son honneur. Mais le texte de ce monologue de l’écrivain irlandais Colm Toibin titré Le Testament de Marie est d’une trop grande platitude, et ses prétendues audaces nous apparaissent si puériles ou par trop de pacotille, pour que l’actrice, malgré son pathétique activisme imposé par la mise en scène, en fasse quelque chose qui tienne durablement la route. Il n’y a pas de miracle sur la scène de l’Odéon.

Théâtre de l’Odéon, du mar au sam 20h, dim 15h, jusqu’au 3 juin.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.