Valérie Lang, militante du parti du théâtre

Deux ans après la disparition brutale de l’actrice Valérie Lang à 47 ans, paraît un volume réunissant quelques-uns de ses écrits sous le titre « Corps de bataille ». A Avignon, ils font l’objet d’une lecture au musée Calvet, pour France-Culture.

Valérie Lang écrivait tout le temps. Elle faisait toujours tout, tout le temps, à fond. Aimer, jouer, militer, protester. L’excès de vivre était sa norme. Elle écrivait toujours à la main, jamais à l’ordinateur, la main était chez elle l’antichambre de la parole. Elle parlait tout le temps au téléphone, au café, interpellait le monde, partout.

Des textes en acte

Stanislas Nordey qui partagea sa vie une dizaine d’années a hérité de milliers de feuilles écrites à la main. Il en publie un choix en accord avec Monique et Jack Lang (Valérie était leur fille cadette) et avec la complicité de Frédéric Vossier. Le livre paraît presque jour pour jour deux ans après la disparition de Valérie Lang. Elle savait que la tumeur au cerveau tôt ou tard gagnerait la bataille, ce qui ne l’a pas empêchée de se battre jusqu’au bout. Corps de bataille est le juste titre (emprunté à Pasolini) donné à ce recueil.

Ce ne sont pas des textes au repos, faits pour être lus à tête reposée. Ce sont des textes en acte, qui portent en eux leur profération (souvent programmée), leur plan d’action. Impossible de les lire sans entendre la voix de Valérie.

couverture du livre © collection priveé couverture du livre © collection priveé
Elle naquità Nancy en 1966 et, plus précisément, au Festival de Nancy, quand le « Festival mondial du théâtre de Nancy » fondé par son père avait trois ans d’existence et allait connaître une ascension fulgurante. Elle est née là, dans le théâtre, entouré de gens de théâtre ; tout en elle, autour d’elle, était théâtre. « On ne distinguait plus la frontière : tout était théâtral, les amis, la nourriture, notre rythme de vie, notre façon de parler, et les spectacles aussi en tant que tel », écrit-elle, disait-elle. Cette enfance, elle la gardera en elle toute sa vie car la vie et le théâtre seront pour elle indissociables.

Du théâtre engagé dans la vie

Le théâtre n’est pas (seulement) un métier, nous dit inlassablement Valérie, c’est un acte qui engage la vie : « J’ai toujours cru que notre engagement, sur un plateau, est nourri de notre engagement dans la vie, et que l’un ne va pas sans l’autre. »

C’est cette ligne de vie qui la conduira à arpenter Saint-Denis, ses quartiers, ses écoles, lorsqu’elle codirigera le Théâtre Gérard Philipe aux côtés de « l’homme de sa vie », Stanislas Nordey. C'est cette ligne de vie qui la conduira à dormir dans l’église Saint-Bernard occupée par les sans-papiers (elle décrit l’entrée des policiers défonçant la porte à la hache sur ordre du ministre de l’Intérieur Jean Louis Debré du gouvernement Juppé et leur façon de trier les occupants : les Noirs d’un côté, les Blancs de l’autre). Jamais elle ne baissera la garde.

Valérie est née révoltée par l’injustice, à commencer par l’image que donne trop souvent le théâtre réservé à une élite, image qu’elle n’aura de cesse de lacérer. Le théâtre, nous dit-elle, est un art qui doit être de plain-pied dans la cité, il ne saurait s’abstraire de la politique : « Etre politique ou rester politique et honnête, c’est être sur le terrain. Le terrain, c’est ce qui fait circuler notre sang, notre énergie. » Ou encore : « La volonté est politique : ce qu’on fait dans la ville est aussi important que ce que l’on fait sur le plateau. »

Un rêve d’agora

Alors, pour cette « adhérente au parti du théâtre », le théâtre viserait un idéal, une cité radieuse : « Mettre des artistes partout. La ville deviendrait un théâtre, c’est-à-dire une agora, une grande place publique dans un village où les gens se parlent, où l’individu renaît, s’entraide, se tolère. Offrir des espaces de liberté et de réflexion aux gens par des ateliers pratiques. »  

Ce qui n’est pas sans rappeler ce que son ministre de père voulut faire en liant la Culture et l’Ecole dans des ateliers, prémisses d’une politique d‘éducation artistique dont Sarkozy s’empressa de saper les bases à son arrivée à l’Elysée.

La plupart des textes sont non datés mais, à l’évidence, ils n’appartiennent pas à la dernière période de sa vie où, après ses années Nordey, elle travailla durablement avec Christine Letailleur.

Les premiers textes relatent son enfance, sa formation où elle dit tout ce qu’elle doit à Michèle Kokosowski (« Koko, ma grande prêtresse du théâtre »), son entrée au Conservatoire où, un peu paumée, elle croise dans l’escalier un jeune homme efflanqué à lunettes entré un an avant elle à l’école et qui a déjà fait un spectacle (Nordey). Dès lors sa vie prend un autre cours. Les autres textes évoquent l’aventure au TGP en deux temps puis son engagement auprès des sans-papiers et autres démunis.

Derniers mots, dernière rage : « Moi je préfère que la France passe de la 4e à la 6e place de puissance économique mondiale et ne pas avoir honte de savoir que dans mon pays il y a 22 SDF morts de froid ».

Corps de bataille, Valérie Lang, éditions Les Solitaires intempestifs, 192 p., 15€.

Stanislas Nordey, Emmanuelle Béart, Charles Berling et Josiane Balasko liront des textes écrits par Valérie Langle 16 juillet à 20h au Musée Calvet à Avignon. La lecture sera diffusée sur France Culture le 11 septembre à 21h. Le même jour le cinéma Utopia d’Avignon projettera le film réalisé sur Valérie Lang à 11h.

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